Né le 16 octobre 1969
à Waco (Texas, Etats-Unis).
Trompettiste emblématique de la seconde vague des « néo-boppers
» apparus dans le sillage de Wynton Marsalis, Roy Hargrove s’est
affirmé très jeune comme un leader doté d’un
fort tempérament, ancré dans la tradition de son instrument,
aimé des anciens, admiré par les plus jeunes, pour sa
capacité à s’exprimer avec une énergie communicative
et une fougue qui le relient à certains de ses plus illustres
prédécesseurs.
Ayant débuté l’apprentissage du cornet à
l’âge de neuf ans, Roy Hargrove développe sa fibre
musicale au sein d’un orchestre scolaire dirigé par un
batteur qui invite parfois des musiciens professionnels à se
joindre à eux. Alors qu’il est élève à
la Arts Magnet High School de Dallas, il est repéré par
Wynton Marsalis qui lui présente son futur manager, Larry Clothier,
grâce auquel sa carrière prend rapidement une dimension
internationale : âgé de dix-sept ans à peine,
il tourne en Europe aux côtés de l’altiste Frank
Morgan. En 1988-1989, Hargrove est étudiant au Berklee College
of Music mais c’est en dehors du milieu académique que
se fait l’essentiel de sa formation, à New York, auprès
de musiciens de son âge comme Stephen Scott ou Antonio Hart et
d’autres plus âgés tels que Clifford Jordan, Cedar
Walton, George Coleman ou encore John Hicks auprès desquels il
absorbe, de manière empirique, tout un pan de savoir selon la
tradition orale du jazz. En 1990, comptant déjà plusieurs
séances en sideman à son actif, il signe « Diamond
in the Rough », un premier album enregistré avec deux
quintets où se mêlent des musiciens de générations
différentes. Initialement influencé par Clifford Brown,
son style prolixe, qui tend souvent au paroxysme, est essentiellement
tributaire de Freddie Hubbard mais il affirme, au fil du temps, une
sonorité (notamment au bugle) et une aisance sur le blues qui
lui appartiennent en propre. En 1991, Hargrove partage la scène
du Carnegie Hall avec Sonny Rollins et, l’année suivante,
entre en studio avec Jackie McLean, deux expériences vécues
comme un adoubement pour ce « jeune lion » parmi
les plus doués d’un grand nombre d’instrumentistes
auxquels l’industrie du disque fait alors des ponts d’or.
Parallèlement à sa fréquentation des grandes et
des nouvelles gloires du jazz dans son essence afro-américaine
(qui culmine en 1994 avec l’album « With the Tenors
of Our Time » où se succèdent à ses
côtés Johnny Griffin, Stanley Turrentine, Joe Henderson,
Joshua Redman et Branford Marsalis), Hargrove mène un quintet
inspiré des petites formations illustres de l’âge
d’or du hard bop. Souvent taxé de nostalgique par ses détracteurs,
ce groupe se révèle par la vitalité de ses membres,
leur esprit de compétition, leur aisance à rafraîchir
les codes et à s’exprimer dans un idiome straight-ahead
très exigeant, une pépinière de talents qui ravive
une musique considérée par eux comme la plus authentiquement
« jazz » du fait du recentrage qu’elle opère
sur les fondements de cette musique. Dans ses rangs seront passés
les saxophonistes Ran Blake et Sherman Irby, les pianistes Marc Cary,
Larry Willis et Ronnie Matthews, les contrebassistes Rodney Whitaker
et Gerald Cannon, les batteurs Greg Hutchinson et Willie Jones III.
Recruté par le label Verve, Hargrove est amené à
enregistrer dans des contextes divers, auprès de chanteuses telles
que Helen Merrill (dans un hommage à Clifford Brown, 1994), Abbey
Lincoln (1994) ou encore Shirley Horn
(1998), ou bien de « vétérans »
tels Johnny Griffin (1994), Dave Brubeck, Jimmy Smith (1995) ou Oscar
Peterson (1996) ou encore certains de ses pairs tels que Christian McBride
(dans un hommage à Charlie Parker, 1995) ou son confrère
Nicholas Payton (1997). A défaut d’être un innovateur
déterminant, il s’affirme, tant dans l’attitude que
dans le jeu, comme l’incarnation d’un certain idéal
moderne du trompettiste de jazz noir.
A partir de 1997, cependant, son parcours connaît plusieurs inflexions
qui marquent, d’une part, l’affirmation de « projets »
musicaux plus personnels et, d’autre part, l’assise de son
statut de star. De l’invitation à La Havane par le pianiste
Chucho Valdes naît le groupe Crisol, plongée dans
le jazz afro-cubain dans la lignée des expérimentations
menées par Dizzy Gillespie où les « jeunes
lions » new-yorkais se confrontent à la complexité
rythmique des percussionnistes des Caraïbes. Deux disques sont
enregistrés, dont un à la Guadeloupe toujours inédit,
car parallèlement, le marketing phonographique préfère
le présenter en héritier de Clifford Brown dans un environnement
de cordes (« Moment to Moment », 1999). Le sextet
qu’il mène avec le tromboniste Frank Lacy n’est pas,
lui non plus, représenté sur disque, ni le big band de
jeunes musiciens qu'il dirige un temps. Parallèlement, cependant,
Hargrove se démarque comme trompettiste, considéré
comme le légataire brillant de la tradition de son instrument
et figure aux côtés de Ray Brown (2000), Phil Woods (2000)
Roy Haynes (2001, pour un hommage à Charlie Parker) ou encore
Michael Brecker et Herbie Hancock
avec lesquels il rejoue la musique de John Coltrane et Miles Davis (« Directions
in Music », 2001). En 2006, il apparaît dans les rangs
du Dizzy Gillespie All Star Big Band.
Cette position d’héritier, qui lui vaut une notoriété
internationale, se double, à partir de 2000, d’une nouvelle
orientation liée à sa rencontre avec le chanteur D’Angelo,
vedette de la nu-soul, dans le groupe duquel le trompettiste
joue pendant plusieurs semaines au sein de la section de cuivres, et
à ses collaborations avec le rappeur Common et la chanteuse Erykah
Badu. S’inspirant du renouveau de la musique populaire noire et
directement influencé par celle qu’il écoutait durant
son adolescence, Hargrove forme le RH Factor, groupe dont le
répertoire emprunte au R’n’B, au funk et au hip-hop
et dont les albums, qui bénéficient d’une production
de type pop, dans lesquels il joue également des claviers et
s’essaye à chanter, accueillent une pléthore de
stars en vue et l’érigent en prince du « groove ».
Comme s’il craignait que ce nouveau statut n’éclipse
ses talents de trompettiste de jazz, il publie en 2006 simultanément
deux disques, l’un avec le RH Factor, l’autre avec
son quintet qui accueille le tromboniste Slide Hampton en invité
et réaffirme son ancrage dans la « tradition ».
Vincent Bessières