Né le 24 mars 1963
à East Orange (New Jersey, Etats-Unis)
Dans la scène du jazz contemporain, Dave Douglas est probablement
le trompettiste dont le champ d’expression et à la fois le
plus large et le plus cohérent. Sensible à la richesse de
la tradition du jazz et aux grandes figures qui ont jalonné l’histoire
de son instrument, il n'en a pas moins côtoyé quelques-unes
des plus fortes personnalités associées à l’avant-garde
musicale tout en entretenant des relations suivies avec des musiciens
nettement moins radicaux. Véritable « passeur »
entre les courants qui divisent parfois le microcosme du jazz, le trompettiste
américain réunit autour de lui des instrumentistes que les
apparents clivages esthétiques séparent habituellement.
Homme dont les projets sont autant de groupes contrastés, extrêmement
prolifique, il s’est affirmé en une décennie non seulement
comme une voix majeure de la trompette mais également comme l'un
des artistes symbolisant avec bonheur la pluralité des formes que
peut prendre le jazz après plus d’un siècle d’existence.
Fils d’un pianiste amateur qui l’installe devant le clavier
à l’âge de cinq ans, Dave Douglas commence par étudier
le trombone à sept ans avant de changer pour la trompette deux
ans plus tard. Adolescent, il écoute Stevie Wonder, le
Prime
Time d’Ornette Coleman et le Miles Davis électrique.
En 1981, il devient élève à la Berklee School of
Music de Boston et au New England Conservatory où il étudie
avec John McNeil qui l’initie à la méthode de Carmine
Caruso. Trois ans plus tard, il s’installe à New York où
il est étudiant à la NY University et prend des leçons
en privé avec Jim McNeely et Joe Lovano. Ses débuts professionnels
sont déjà placés sous le sceau de l’éclectisme
: en 1987, il est recruté par Horace Silver, vétéran
du hard bop, mais joue aussi avec
Doctor Nerve, groupe qui évolue
entre
free jazz et
trash metal. On le remarque aussi
au sein du
Mosaic Sextet dans lequel il côtoie le pianiste
Michael Jefry Stevens et le violoniste Mark Feldman avec qui débute
une longue amitié musicale. Dès cette époque, Douglas
entretient ainsi des liens avec la nébuleuse des musiciens associés
à la scène du New York
downtown autour de la Knitting
Factory comme les membres du collectif
New and Used (dont il
est l’un des fondateurs) aussi bien qu’avec d’autres
associés au néo-bop comme Vincent Herring (1989) ou des
musiciens atypiques tels Anthony Braxton (1995) ou le clarinettiste Don
Byron interprétant le répertoire de Mickey Katz (1992).
En outre, il collabore avec Myra Melford (
The Same River, Twice,
1996) et participe au groupe de Michael Formanek,
Beast of Nature,
entre autres formations.
En 1991, à l’occasion d’un engagement au Bell Café
(dont la scène est minuscule) dans le quartier de Soho, Douglas
constitue avec le guitariste Brad Shepik et le batteur
Jim
Black (qui fait de nécessité vertu en adoptant un set
réduit
a minima) un groupe qui prend le nom de
Tiny
Bell Trio et s’inspire des rythmes traditionnels des Balkans
avec imagination et fantaisie. Par la suite, le trompettiste initie une
série de groupes aux profils très différents :
Parallel
Worlds (1993) jette des ponts entre les univers de Messiaen, Stravinsky,
Monk et Ellington par le biais d’une instrumentation où prédominent
le violon de Mark Feldman et le violoncelle d'Erik Friedlander ; un
Sextet
dont la vocation est saluer l’œuvre de grands musiciens de
jazz (Booker Little,
Wayne Shorter
ou encore Mary Lou Williams) ;
Charms of the Night Sky (1997),
un petit ensemble de chambre au répertoire constitué autour
de l’accordéon de Guy Klusevsek ; un quartet sans piano avec
Chris Potter, James Genus et Ben Perowsky (1996) ;
Sanctuary,
un double quartet inspiré par ceux d’
Ascension de
John Coltrane et
Free Jazz d’Ornette Coleman, qui combine
instruments acoustiques et sampleurs ;
Witness (1999) composé
de neuf musiciens, à forte orientation électrique…
En outre, Dave Douglas est depuis l’origine l’une des pièces
maîtresses du groupe
Masada de John Zorn dont le répertoire
s’inspire des airs folkloriques de tradition juive.
D’une constance créative rare, qui n’exclut pas les
rencontres ponctuelles et les collaborations transdisciplinaires (il a
composé
El Trilogy, musique de danse pour la chorégraphe
Trisha Brown), Dave Douglas s’est imposé, par-delà
son esprit d’initiative et l’originalité de ses assemblages
instrumentaux, en tant que trompettiste. S’inspirant de Miles Davis
dont il retrouve la grâce mélodique et le timbre fugace,
il rappelle Lester Bowie par sa manière de jouer sur les hauteurs
et les dérèglements contrôlés de sa sonorité
qui lui confèrent un
grain aisément identifiable.
Mais sa conscience harmonique et son refus d’un phrasé trop
prévisible en font également l’un des plus sûrs
héritiers de Booker Little, dont il partage le lyrisme voilé,
ainsi que des trompettistes du hard bop dont il retrouve à l’occasion
la prolixité. Amoureux de son instrument, il a créé
FONT Music (Festival of New Trumpet Music), en 2003 à New York,
en association avec son confrère Roy Campbell, festival dont l’objectif
est de présenter la diversité de la création musicale
des trompettistes.
Cette pluralité d’expériences donne lieu à
une abondante production phonographique, d’abord accueillie par
des labels indépendants américains, européens et
japonais, puis, un temps, par RCA-Bluebird, filiale de la major BMG, qui
a publié sept de ses productions. En 2005, cependant, à
l’échéance de son contrat, Dave Douglas a lancé
son propre label, Greenleaf Music, soucieux d'indépendance et confiant
dans les nouvelles technologies de diffusion de la musique. C’est
sous cette étiquette qu’a paru le premier album de l’ensemble
Nomad, formé du clarinettiste Michael Moore, de la violoncelliste
Peggy Lee, du tubiste Marcus Rojas et du batteur Dylan van der Schyff.
Engagé dans un cheminement artistique sans œillères,
Douglas poursuit ses échanges avec des personnalités singulières,
qu’elles soient européennes, comme les Hollandais Han Bennink
et Misha Mengelberg ou les Français
Louis
Sclavis et
Martial Solal,
ou bien américaines, comme le tromboniste Roswell Rudd ou le chanteur
Andy Bey pour lequel le trompettiste a conçu un répertoire
inspiré de poèmes du XXe siècle. Avec sa formation
Keystone, il met en regard les sonorités électriques
des musiques urbaines avec les films muets d’un acteur comique des
débuts du cinéma, Roscoe « Fatty »
Arbuckle. Nouvel avatar d’une imagination et d’un appétit
de musiques qui font de Dave Douglas l’un des « activistes »
du jazz les plus remarquables de son époque.
Vincent Bessières