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Wayne Shorter

© Mephisto

Est-il musicien plus fascinant que Wayne Shorter ? Dans une carrière qui s'étend sur près d'un demi-siècle, à combien de moments décisifs de l'histoire de la musique le saxophoniste aura-t-il participé sans jamais apparaître comme un chef de file ? Du hard-bop des Jazz Messengers jusqu'à son quartette juvénile des années 2000, du « second quintette » de Miles Davis à l'univers synthétique et métissé de Weather Report, Wayne Shorter est demeuré lui-même en ne cessant de s'immerger dans des contextes différents.

Doté d'un solide bagage théorique acquis à la New York University, Wayne Shorter s'est d'abord forgé une réputation au sein de la communauté des musiciens, au point d'émerger dès ses débuts professionnels en 1959, dans l'un des meilleurs groupes du moment : les Jazz Messengers. Pendant cinq ans, il s'impose comme un compositeur de thèmes originaux qui renouvelle le répertoire de la formation d'Art Blakey mais surtout, comme un saxophoniste ténor dont la démarche présente des similarités avec celle de John Coltrane qu'il fréquente régulièrement. Son jeu véhément, tumultueux et très contrasté de « jeune homme en colère » (comme on disait alors) est rendu caractéristique par une sonorité aux ponctuations fauves ( falsetto , notes étranglées, raucité légère du timbre). Au contact de Miles Davis et des membres de son quintette (Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams) qu'il rejoint en 1964, Wayne Shorter acquiert un sens de l'espace et du temps, du vide et du silence, qui lui permet d'explorer les possibilités suggestives d'un groupe dont l'interactivité et la réactivité internes sont certains des mots-clés. A mesure que Miles Davis explore les possibilités offertes par l'intégration d'instruments électriques, la pensée de Shorter évolue vers des préoccupations moins formelles que coloristes. L'intérêt qu'il prête alors au saxophone soprano et aux musiques extra-jazzistiques le conduit à organiser la musique en sons, en voix enchevêtrées, en timbres fondus. Associé à Joe Zawinul, pionnier des synthétiseurs, il crée, en 1971, Weather Report, groupe phare de la période fusion. Le saxophoniste s'y révèle de plus en plus concis, soucieux d'agencements colorés et de mélodies énigmatiques qui s'enrichissent des rythmes que la diaspora africaine a essaimé de par le monde (en témoignent aussi ses collaborations postérieures avec Milton Nascimiento et Salif Keita). Sa carrière oscille alors entre la tentation rétrospective (tournée avec le groupe VSOP dans les années 1970 ; projet « Tribute to Miles » en 1992) et la poursuite d'une musique orchestrale de caractère souvent cinématographique qui fait appel aux ressources électroniques (l'album « Atlantis » ou encore « High Life », conçu avec Rachel Z) ou pas (collaboration avec les orchestres symphoniques de Detroit et de Lyon), Wayne Shorter faisant souvent allusion à sa conviction que le temps est, à ses yeux, sans linéarité aucune.

Plus elliptique que jamais, l'art de Wayne Shorter atteint à une quintessence, une conscience aiguë des structures qui en deviennent sous-entendues, qui donnent l'illusion qu'accompagnement et solo se détachent l'un de l'autre jusqu'à l'autonomie complète. Alors que toute une génération de saxophonistes redécouvre l'originalité de son lyrisme et l'audace de ses conceptions harmoniques des années 1960, Shorter s'entoure d'un quartette (Danilo Perez au piano, John Patitucci à la contrebasse, Brian Blade à la batterie) qui bouleverse les règles par son fonctionnement égalitariste et s'impose avec une insolence juvénile comme l'un des groupes parmi les plus captivants du début du XXIe siècle.

Vincent Bessières
(Juillet 2005)