Strauss - Le Bourgeois gentilhomme op. 60
Composition et création
La suite pour orchestre du Bourgeois gentilhomme est l’aboutissement de révisions successives d’un autre ouvrage, de nature fort différente.
Silhouette
de Strauss et Hofmannsthal à Garmisch ©
D.R. Après la création triomphale du Chevalier à la rose (Il s’agit de la deuxième collaboration entre Strauss et son librettiste Hofmannsthal.) en 1911, Strauss (le compositeur) et Hofmannsthal (le librettiste) ont désirent remercier le metteur en scène (Max Reinhardt. Il sera en 1920 l’un des co-fondateurs du festival de Salzburg, avec Strauss et Hofmannsthal.) en lui écrivant une œuvre d’un genre particulier (« un tout petit opéra avec musique de chambre, qui puisse être joué comme intermède dans un spectacle » selon Hofmannsthal dans une lettre à son père en 1911.). Hofmannsthal est attiré (Il a déjà traduit Le mariage forcé de Molière et adaptera peu après Les fâcheux. Il a par ailleurs collaboré avec Carl Sternheim à une nouvelle intégrale allemande de son œuvre.) depuis un certain temps par l’œuvre de Molière et demande à Strauss s’il serait favorable à l’écriture d’une œuvre qui comporterait à la fois des éléments de comédie et d’opéra. Après hésitation (Hofmannsthal pense tout d’abord aux Amants magnifiques et à La princesse d’Escarbagnas, mais une représentation du Bourgeois gentilhomme à Paris en 1911 arrête son choix définitivement.), c’est Le Bourgeois gentilhomme (« J’ai le Molière qu’il faut ; je n’avais en tête jusqu’à présent que les moins connues de ses pièces ; à Paris, il m’est tout à coup apparu clairement à quel point Le Bourgeois gentilhomme permettait l’insertion d’un divertissement en forme d’opéra. ») qui est choisi. La comédie en cinq actes de Lully et Molière est raccourcie en deux actes et la turquerie prenant place après le dîner de Monsieur Jourdain est remplacée (Hofmannsthal explique dans une lettre à Strauss en 1911 : « Ecrite en lingua franca [langue composite empruntant à divers parlers], elle est intraduisible, et l’amusement que trouve un public français à cette parodie barbare de sa langue n’existe plus pour un public allemand. ») par un divertissement en forme d’opéra en un acte. Le rapport entre les deux œuvres est assuré par un interlude parlé. Exceptionnellement, c’est le librettiste qui passe commande de la musique au compositeur.
Hofmannsthal
et Strauss vers 1915 © D.R.La création de cet ouvrage (Ses auteurs le nomment « la petite chose avec Molière », et aussi « un petit travail intermédiaire ».) a lieu en 1912 à Stuttgart (La création devait à l’origine avoir lieu dans le théâtre berlinois de Max Reinhardt, mais il est jugé trop petit.). C’est une déception pour plusieurs raisons :
- le duc de Wurtemberg accorde une longe audience dans sa loge pendant l’entracte, entre la comédie et l’opéra., ce qui a pour résultat de rompre le lien ténu qui pouvait exister entre les deux parties et d’allonger (L’ensemble des deux pièces dure environ trois heures, car le « petit opéra d’une demi-heure » s’est considérablement allongé.) encore la représentation.
- les spectateurs, quels qu’ils soient, ne se retrouvent pas dans cette œuvre hybride (Pour Strauss, « cette charmante idée – de la comédie en prose la plus sobre, jusqu’à l’événement musical le plus pur – n’avait pratiquement pas été expérimentée ; pour le dire de façon très banale : le public qui va au théâtre ne veut pas entendre un opéra, et vice-versa. On n’avait aucune intelligence culturelle pour ce bel hermaphrodite. ») : s’agit-il d’une comédie ou d’un opéra ?
- le rapport entre la comédie et l’opéra paraît artificiel à la plupart. Strauss lui-même semble peu convaincu (En 1911, il écrit : « Je n’ai pas la moindre idée de ce que cela signifie ni du rapport que cela entretient avec Molière. »).
L’œuvre hybride est donc révisée et présentée à nouveau au public à Dresde, sans davantage de succès, même si Strauss est persuadé que « l’ouvrage possède trop de charme dans sa forme et son contenu pour ne pas pouvoir être un jour apprécié à sa juste valeur ». Les deux auteurs finissent par se résoudre à séparer Le Bourgeois gentilhomme et Ariane à Naxos. L’opéra devient autonome en 1916 et obtient un réel succès. Le Bourgeois gentilhomme quant à lui, auquel Strauss est très attaché (Pour lui, c’est une « musique enchanteresse à laquelle je tiens de tout mon cœur. »), est présenté une nouvelle fois au public (En 1918 au Deutsches Theatre de Berlin, dans une mise en scène de Max Reinhardt et une chorégraphie de George Balanchine.) avec 17 intermèdes. L’accueil reste très réservé et Strauss en rend le public responsable, espérant que sa musique puisse « être un jour apprécié à sa juste valeur par un public plus cultivé qu’on ne peut le trouver aujourd’hui ». Il se résout finalement à extraire l’année suivante quelques intermèdes et à en faire une Suite pour orchestre de 9 pièces qui finit par convaincre davantage lorsqu’elle est créée à Vienne en 1920.
Description de l'œuvre
Strauss en
1916 par Emil Orlik © D.R.Le Strauss des orchestres géants se livre dans la Suite pour orchestre du Bourgeois gentilhomme à un exercice de style. Seuls 36 instruments (2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, 2 cors, 1 trompette, 1 trombone, timbales, percussion, harpe, piano, cordes.) sont utilisés au lieu des 120 ou davantage auxquels il est habitué. Le continuo (C'est l'accompagnement typique de la musique baroque réalisé en général au clavecin, doublé dans d’une basse d’archet ou d’un basson, et souvent d’un instrument à cordes pincées comme le luth.) devait à l’origine être joué par un ensemble comportant harpe, célesta, harmonium et clavecin. C’est finalement le piano qui les remplace.
Strauss se livre à un pastiche de l’écriture de Lully. Il réutilise certains de ses thèmes mais en en transformant radicalement le sens, transformant par exemple le menuet alerte de l’acte II du Bourgeois gentilhomme de Lully en une lente mélodie proche d’un hymne. Il conserve les oppositions entre tutti et solistes, typique de l’époque baroque. Il emploie par ailleurs une écriture tonale utilisant bon nombre de tournures anciennes mais comportant des enchaînements harmoniques très libres et des accords beaucoup plus riches. Ce « néo-classicisme (Strauss est l’un des précurseurs de ce style composite. Le Bourgeois gentilhomme est composé avant Pulcinella de Stravinsky (qui connaît une assez longue période néo-classique) par exemple.) » et ses harmonies et tournures inattendues permettent d’obtenir une écriture très fantaisiste et cocasse.
Les 9 pièces de la Suite op. 60 : 1 Ouverture (D’emblée, l’esprit « musique de chambre » s’impose, donnant l’impression d’un quintette.) - 2 Menuet (C’est la leçon de musique de Monsieur Jourdain. Dès la 4ème mesure, la figure rythmique et mélodique de la flûte imite les faux-pas de Monsieur Jourdain ; Strauss avait l’intention d’utiliser le « Menuet de Lully » (utilisé en n°5), mais lui préfère finalement un passage d’un de ses ballets Die Insel Kythere, inspiré de Watteau) - 3 Le maître d'armes (L’entrée du professeur est soulignée par le trombone puis la trompette. Le thème des violons mime les essais de Monsieur Jourdain.) - 4 Entrée et la danse des tailleurs (Cette musique provient aussi du ballet Die Insel Kythere.) - 5 Menuet de Lully (Le thème, dont le caractère est complètement métamorphosé, provient intégralement de l’acte II du Bourgeois gentilhomme de Lully. Strauss le nomme « Le célèbre et charmant menuet de Lully » dans une lettre à Hofmannsthal de 1917.) - 6 Courante - 7 Entrée de Cléonte (Cette musique est empruntée à la Pastorale de George Dandin, écrite en 1668 par Lully.) - 8 Intermède de Dorante et Dorimène - 9 Le Dîner (Strauss se livre ici à l’une de ses distractions favorites, en citant des thèmes d’œuvres de ses confrères et de lui-même. On entend ainsi, entre autres, des citations de Rigoletto de Verdi, de L’or du Rhin de Wagner (au moment de servir le saumon du Rhin), de Don Quichotte de Strauss, parmi d’autres. Strauss estimait que cette dernière pièce était « une pièce maîtresse qui ne serait pas imitée de sitôt ».).