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La musique de Versailles

Jean-Féry Rebel - Le Chaos et Les Eléments

Composition et création

Le Chaos, manuscrit autographeDébut du Chaos © BnF

Jean-Féry Rebel dirige en 1721 l’opéra-ballet (Le livret est de Pierre-Charles Roy.) Les Eléments des compositeurs Destouches et Lalande aux Tuileries. C’est à cette occasion que Louis XV danse pour la première fois sur scène. Les quatre entrées du prologue font allusion au Chaos, faisant apparaître les quatre éléments : l’Air, l’Eau, le Feu et la Terre. L’imitation à proprement parler réside davantage dans les décors et les costumes que dans la musique.

Lorsque Rebel compose à son tour une musique sur ce sujet seize ans (Il a 73 ans.) plus tard, c’est dans une toute autre optique. Il ne fait appel à aucun librettiste car ce n’est pas un opéra-ballet (Genre scénique du XVIIIeme siècle.) mais une « symphonie de danse ». Ce genre musical, qu’il a inventé près de trente ans auparavant avec son Caprice (Il avait enthousiasmé plusieurs danseuses à cette occasion, dont François Prévost (1680-1741), danseuse vedette de l'Académie royale durant la Régence.) pour violon, ne repose en effet sur aucun argument littéraire, mais sur les seules qualités de la musique. Innovation de taille pour la France, où l’on ne saurait danser dans les milieux nobles sans un fil conducteur littéraire. Sa dédicace (« C’est par les ordres et sous les auspices de Votre Altesse Sérénissime que j’ai entrepris la symphonie nouvelle que j’ai l’honneur de lui présenter. Quel motif plus puissant aurait pu m’animer ? On ne commande point au génie ; il est, et veut être indépendant, mais il peut trouver sa source dans le plaisir de plaire à Votre Altesse Sérénissime. C’est de ce seul désir, Monseigneur, que j’ai emprunté des forces pour rentrer dans une carrière que j’avais abandonnée. Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur Rebel ».) au prince de Carignan n’est pas moins originale, car elle mentionne son inspiration due au génie (L’artiste habité par le génie a davantage sa place au XIXeme siècle.) bien avant que cela ne se fasse couramment.

La « symphonie de danse » Les Eléments est créée (C’est Jean-Féry Rebel qui est « batteur de mesure » ; il tient ce poste depuis 25 ans.) sur la scène de l’Académie royale de musique en 1737. L’orchestre se répartit alors entre le « petit-chœur » (Continuo (accompagnement dont le clavecin) + les meilleurs instrumentistes : 4 dessus de violon, 3 ou 4 basses de violon (ou violoncelles), 1 contrebasse.) et le « grand chœur » (12 dessus de violon, 5 hautes-contre et tailles, 8 basses de violon (ou violoncelles), 1 contrebasse, 5 à 6 flûtes et hautbois, 4 à 5 bassons.). Les cuivres et timbales n’ayant pas encore de musicien attitré à cette époque peuvent être joués par les plus capables (C’est un dessus de violon qui joue les timbales, tandis que musette et tambourin sont confiés à une basse de violon.) de l’un ou l’autre des deux chœurs.

Quelques mois plus tard est représenté Le Chaos, non dansé, qui devient par la suite le prologue des Eléments. Cette pièce va dans le sens des recherches de Jean-Philippe Rameau (1683-1764. L’un des plus grands musiciens français du XVIIIeme siècle, plus connu pour ses œuvres théoriques jusqu’à 50 ans, puis pour ses œuvres scéniques.), très novatrices et à contre-courant des idées du XVIIIeme siècle. Il paraît alors exclu de composer une musique instrumentale hors d’un contexte lyrique ou chorégraphique : la musique « pure » (L’abbé Pluche (1688-1761) ne s’exprime pas autrement: « le plus beau chant, quand il n’est qu’instrumental, devient presque nécessairement froid, puis ennuyeux, parce qu’il n’exprime rien. C’est un bel habit séparé du corps et suspendu à une cheville ».) n’a pas de raison d’être. Rebel attribue pourtant à l’harmonie (La science qui traite des accords et de leur enchaînement.) un pouvoir qu’il n’est pas sensé avoir encore : celui d’exprimer (à condition d’en avoir la totale maîtrise), indépendamment de tout autre moyen. C’est cette idée que défend Jean-Philippe Rameau dans plusieurs de ses écrits, dont le Traité d’harmonie (Traité de l'harmonie réduite à ses principes naturels, 1722.). On découvre alors peu à peu que la musique peut avoir un intérêt pour elle-même, même hors d’un contexte dansé ou chanté. Le succès (Le Mercure de France écrit en 1738 que la pièce « passe de l’aveu des plus grands spécialistes, pour un des plus beaux morceaux de symphonie qu’il y ait en ce genre ».) du Chaos est grand lors de sa création, bien que certaines oreilles ait dû être durablement choquées. On ignore s’il est joué comme introduction aux Eléments du vivant de Jean-Féry Rebel, mais il figure à cette place dans l’édition originale. 

Description de l'œuvre

Avertissement des ElémentsAvertissement des Eléments © BnF

La Création est un sujet de choix pour les musiciens, et Rebel n’est pas le dernier à s’en inspirer. Rameau s’en empare dix ans plus tard dans le prologue de Zaïs (pastorale héroïque composée en 1748), comme plus tard Haydn (L'Oratorio La Création en 1798). Les Eléments de Rebel s’inscrivent dans le courant de musique imitative (Diderot rappelle que « toute musique qui ne peint ni ne parle est mauvaise ».) du XVIIIeme siècle en dehors duquel la musique instrumentale, à moins d’être chantée ou dansée, n’a guère de raison d’être. Il confie dans l’Avertissement s’être « asservi aux conventions (Ces conventions existent depuis Zarlino, qui avait établi en 1588 une correspondance entre registres vocaux et éléments. L’érudit Marin Mersenne y ajoute au XVIIeme siècle une correspondance avec les couleurs. Une sorte de répertoire se constitue progressivement, attribuant un sens particulier à certains registres ou à certaines tournures.) les plus reçues » :

« La basse exprime la Terre par des notes liées ensemble et qui se jouent par secousses ; les flûtes par des traits de chant qui montent et qui descendent imitent le cours et le murmure de l’Eau. L’Air est peint par des tenues suivies de cadences que forment les petites flûtes. Enfin les violons par des traits vifs et brillants représentent l’activité du feu ».  

Musique et danse s’épaulent ainsi pour imiter la nature, faisant appel à certaines combinaisons (Il propose par exemple d’utiliser le cor de chasse dans le Loure 2, des cors et trompettes dans le Caprice, alors qu’il s’agit d’un effectif de musique de chambre.) sonores rares. Cette attention aux timbres est peu courante pour l’époque : elle préfigure les compositions de Rameau.  

Le Chaos

Cette pièce visionnaire se situe à la charnière de deux époques, entre musique imitative et musique pure. On pourrait alors prêter à Rebel les propos de Rameau, jugeant que l’harmonie « est l’unique base de la musique, et le principe de ses plus grands effets ». Rebel choisit ainsi ses accords (« J’ai osé entreprendre de joindre à l’idée de la confusion des éléments celle de la confusion de l’harmonie. J’ai hasardé de faire entendre d’abord tous les sons mêlés ensemble, ou plutôt toutes les notes de l’octave réunies dans un seul son ».) et leur agencement de façon à ce qu’ils expriment le chaos par eux-mêmes, sans recours à la voix ou à un décor.

Les sept parties (Sept Chaos, ou « Cahos » comme cela s’écrit au XVIIIeme siècle.) correspondent aux sept jours de la Création. Elles sont précédées d’un cluster (Superposition de plusieurs notes formant un ensemble dissonant.) superposant toutes les notes de la tonalité de ré mineur et suivis d’un « débrouillement » (« J’ai cru enfin que ce serait rendre encore mieux le chaos de l’harmonie si, en me promenant dans les différents Chaos sur différentes cordes, je pouvais, sans choquer l’oreille, rendre le ton final indécis, jusqu’à ce qu’il revint déterminé au moment du débrouillement ».). L’emploi d’une tonalité différente (Ré mineur, sib majeur, fa mineur, sol mineur, la mineur, si mineur, ré majeur.) par chaos provoque de saisissants contrastes.

Les Eléments apparaissent à tour de rôle et se combinent. Ils sont présents du 2ème au 7ème Chaos, le 4ème Chaos se distinguant par la seule présence de l'Eau.

Les Eléments

Loure 1 – Chaconne – Ramage – Rossignols – Loure 2 – Tambourins 1 et 2 – Sicilienne – Air pour l’Amour – Caprice  

Cette suite de pièces juxtapose des danses (Loure, Chaconne…) et des morceaux de fantaisie (Ramage, Rossignols…). L’effectif et le nombre de parties (On appelle ainsi les voix à l’époque (basse, quinte, taille, haute-contre, dessus).) est très variable (Il peut aller de hautbois/violons et basse pour le Tambourin 1 à tout l’orchestre dont trompettes et cors (facultatifs) pour le Caprice.) et adaptables en fonction des circonstances : Les Eléments peuvent être joués aussi bien au clavecin qu’avec un effectif de musique de chambre ou un orchestre.

Les Eléments sont indiqués au fil de la partition :

  • Le Loure 1 fait apparaître la Terre et l’Eau
  • La Chaconne fait apparaître le Feu
  • Le Ramage fait apparaître l’Air
  • Le Tambourin 1 fait apparaître l’Eau 
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