Jean-Baptiste Lully
Un Italien à Versailles
Lully adolescent © D.R.Jean-Baptiste Lully arrive à 14 ans (au XVIIe siècle on est considéré comme majeur à cet âge.) en France, dans la suite d'une cousine de Louis XIV (Mlle d'Orléans de Montpensier). Il sait chanter, jouer du violon et de la guitare, son tempérament volontaire est déjà remarquable ; en outre la noble dame désire parfaire sa langue italienne. Introduit à la cour de Louis XIV, Lully assiste aux spectacles chantés, apprend le clavecin, la composition, et se perfectionne dans l'art de la danse ; c'est d'ailleurs après avoir dansé avec le Roi (dans le ballet La nuit, particulièrement exceptionnel par le nombre des danses et les costumes.) que celui-ci l'engage, alors que Lully a 20 ans (Louis XIV n'en a que 14). Lully est enfin récompensé de tous ses efforts quand il est remarqué du roi : il est nommé « compositeur de la musique instrumentale du roi ».
Un perfectionnisme qui paye
Costume
porté par Lully dansle ballet La Nuit © BnF
Après avoir rejoint la Grande bande (appelée aussi les 24 Violons. Jointe aux 12 Grands Hautbois de la Grande Ecurie, elle forme le premier orchestre régulier reposant sur les instruments à cordes. Chacun des violonistes de la Grande bande est aussi maître de danse, et porte l'épée.) des violons du roi, Lully se tourne vers la Petite bande (appelée aussi les "Petits Violons". Cet ensemble a des fonctions moins officielles que la Grande bande ; Lully peut ainsi y installer une rigueur peu habituelle pour l'époque (ces musiciens sont très fantaisistes). La Petite bande se joint à la Grande bande pour les grandes occasions.) qu'il prend en main et améliore. La récompense ne se fait pas attendre : la Petite bande et la Grande bande gagnent en rigueur et en précision. Le résultat préfigure l'orchestre moderne : les cordes en forment l'ossature (Lully prend l'habitude d'y joindre d'autres instruments, dont les douze "Grands hautbois".), les sonorités en sont équilibrées, et les musiciens sont moins fantaisistes (à cette époque, il est habituel pour un musicien d'orchestre d'ajouter toutes les fantaisies qu'il veut.). Dans les ensembles qu'il dirige comme sur scène, Lully prend tout en charge : musique, danse, décors, costumes, et même la machinerie quand il le juge utile.
Lors d'une représentation de l'opéra Xerxès en 1660 (composé par Cavalli), ce sont davantage les danses de Lully qui attirent l'attention du public que le reste de l'ouvrage. Il a alors 28 ans et obtient la nationalité française (par « lettres de naturalisation » ; il en profite pour changer « Lulli » en « Lully ».). L'année suivante, il est nommé "compositeur de la chambre" et surintendant (ce poste est le plus prestigieux de tous. Son bénéficiaire choisit les musiciens et les artistes pour toutes les musiques non religieuses, compose pour la cour et fait répéter les musiciens. Il supervise la « Musique de la chambre », qui est chargée de divertir quotidiennement le roi.). Un tel parcours s'explique par un caractère volontaire et une capacité de travail importante, mais aussi par un réel talent pour écarter ses rivaux.
Lully, par ailleurs, donne une forme définitive à l'opéra français (qui n'existe pas encore ; on parle de tragédie lyrique dans un premier temps). Le très jeune Louis XIV aime la musique et la danse, et trouve - dans une première période en tout cas - en ce jeune homme fougueux originaire de Florence guère plus âgé que lui un compagnon de loisirs idéal.
De comédie-ballet en tragédie lyrique
Portrait de Molière © BnFLes noms de Molière et de Lully sont devenus indissociables pour leur collaboration durant six ans dans un genre spécifiquement français et neuf : la comédie-ballet (genre inventé par Molière avec la pièce Les Fâcheux en 1661. la danse y tient une place importante. Les sujets sont à l'opposé de ceux de la tragédie lyrique : ils mettent en scène en général des personnages ordinaires. Parmi les plus connues figurent aussi L'Amour médecin, Georges Dandin ou Monsieur de Pourceaugnac.). La réussite de ce genre vient du fait que les ballets, plutôt que d'être dansés sans lien avec le récit (comme dans le ballet de cour, genre très apprécié sous Louis XIV, auquel participent la famille royale et les courtisans.), s'intègrent à l'action. Cette collaboration prestigieuse cesse (Lully a alors 38 ans) après avoir culminé dans Le Bourgeois gentilhomme : les caractères de l'un et l'autre ne peuvent cœxister plus longtemps.
Privilège de l'Académie royale
de musique © BnF
Bien que peu favorable dans un premier temps (Mazarin avait fait jouer des opéras italiens à Paris qui ne l'avaient pas convaincu car trop différents de ce que l'on apprécie en France à l'époque.) à un véritable opéra en langue française, Lully, en parfait opportuniste, acquiert à l'âge de 40 ans le privilège de l'Académie royale de musique (Il s'agit de la première maison d'opéra en France, créée 3 ans auparavant par Colbert pour compléter l'Académie royale de danse et faire jouer le répertoire lyrique à Paris et en province. Lully se trouve dans une situation de monopole absolu, comme le précise le texte qui défend « de faire chanter aucune pièce entière en musique, soit en vers français, ou autres langues, sans la permission par écrit du sieur de Lully, à peine de dix mille livres d'amende et de confiscation des théâtres, machines, décorations, habits et autres choses… ».). Il réunit ainsi tous les éléments pour créer la tragédie lyrique (c'est ainsi qu'on appelle l'opéra dans un premier temps, notamment pour s'opposer à l'opéra italien très en faveur en Europe… sauf en France. Les conceptions française et italienne sont très différentes : l'opéra italien aime le beau chant (Bel canto) avant tout, tandis que l'opéra français (la tragédie lyrique) est un spectacle complet, dans lequel le texte et la danse ont une importance égale à celle de la musique. Ses inventeurs, Lully et Quinault, ont véritablement l'intention d'en faire un équivalent de la tragédie classique – celle de Corneille, Racine. Très souvent, le sujet est inspiré de la mythologie.) : le lieu, les moyens, le public, le monopole.
Portrait de Quinault © BnFLe premier ouvrage créé est Cadmus et Hermione, en 1673. L'auteur du livret, Philippe Quinault (poète et auteur dramatique – et avocat - né trois ans après Lully.), semble convenir à M. de Lully car celui-ci lui reste fidèle jusqu'à la fin de sa vie. Au rythme soutenu d'une tragédie lyrique par an environ durant 14 ans (parmi les plus connues : Alceste, Atys, Armide…), le compositeur acquiert en Europe une réputation sans précédent. Curieux destin que celui de ce compositeur d'origine italienne qui crée l'opéra français !
Fin de règne
Nommé à 49 ans secrétaire du roi (ce qui fait de lui un noble.), Lully est à l'apogée de sa carrière, célèbre et riche. Pourtant, le soutien du roi est moins inconditionnel qu'autrefois en raison des mœurs dissolues du compositeur. Il est d'ailleurs absent lors de la création d'Armide, sa dernière tragédie lyrique. C'est le début du déclin, un an avant la disparition du compositeur.
Portrait de Lully © BnFLully a 55 ans quand il dirige les répétitions de son Te Deum (une œuvre composée 12 ans auparavant pour le baptême de son fils, dont Louis XIV était le parrain. Un Te Deum est une œuvre destinée à être jouée dans les cérémonies festives (voir le Te Deum de Charpentier à ce sujet).) qui doit être joué pour fêter la guérison de Louis XIV. Enervé sans doute par quelque écart de la part d'un des musiciens, il maîtrise mal sa canne et celle-ci se plante dans son pied. L'accident est connu, les suites sont funestes. Lully refuse l'amputation et la gangrène emporte le compositeur français le plus célèbre du XVIIe siècle.
A retenir :
- Lully est considéré comme l'un des créateurs de l'orchestre moderne. Il impose une plus grande rigueur dans la discipline et le rythme et prend l'habitude de joindre les autres familles d'instruments à la "Petite bande" et la "Grande bande".
- Il crée un opéra français (la tragédie lyrique) adapté au goût français de l'époque ; il comporte cinq actes (comme la tragédie de Racine et Corneille) dans lesquels les ballets tiennent une place importante. Ex : Alceste
- Sa collaboration avec Molière dans la comédie-ballet (ex : Le Bourgeois gentilhomme) ne dure qu'un temps : leurs caractères sont incompatibles.
- Son monopole dans le domaine lyrique éclipse d'autres talents ; l'exemple le plus frappant est celui de Marc-Antoine Charpentier, tenu à l'écart de la cour jusqu'à la mort de Lully.