La Petite Renarde rusée - Concerts éducatifs - Cité de la musique, Paris
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La Petite Renarde rusée

La Petite Renarde rusée

Composition et création

Janáček à l’époque de La petite Janáček à l’époque de La petite renarde rusée  © DR

 Janáček, dont rien ne semble altérer la jeunesse (son biographe Max Brod écrit, alors que le compositeur a 65 ans : « Il est plutôt un homme de quarante-cinq ans qu’un homme de soixante-cinq ans Â») et la santé à 66 ans, continue régulièrement à sortir en forêt (il rêvait d’ailleurs d’être forestier quand il était petit) pour en étudier la faune : il note le chant des oiseaux, étudie les mœurs (dont celles du renard !) de diverses espèces. Un jour de juin 1920, sa bonne (elle lui reste attachée durant 44 ans), très enthousiaste et riant aux éclats, attire son attention sur une bande dessinée (elle comporte 51 épisodes, publiés du 7 avril au 23 juin 1920. Les quelque 200 dessins du peintre Stanislav Lolek sont découverts par hasard dans un tiroir par le directeur du journal venu le visiter) très réussie du quotidien Lidove Noviny (c’est encore aujourd’hui l’un des quotidiens les plus lus de Brno) de Brno, dont le héros est la renarde Lyška Bystrouška (Les aventures de Lyška (renard) Bystrouška (néologisme affectueux signifiant « oreilles astucieuses Â») devaient être au départ Les aventures de Bystronozka (vive-de-pied). Une erreur de typographie dès le premier épisode transforme la petite renarde « Vive-de-pied en « Fine oreille Â», ce qui est tout à fait du goût de l’auteur Rudolf Těsnohlídek. La traduction allemande de Max Brod (le premier biographe de Janáček) transforme ensuite « Fine oreille Â» en « Petite Renarde rusée Â» (Das Schlaue Füchslein), déformation reprise par la version anglaise). Les contes populaires regorgent de renards en Moravie, mais ce serait une idée bien étrange d’en faire un opéra (en dehors des oiseaux, les animaux ne sont pas fréquents dans les ouvrages lyriques. L’autre œuvre célèbre qui les mette en scène est l’Enfant et les sortilèges de Ravel. Renard de Stravinsky comporte aussi plusieurs animaux), tant les animaux sont difficiles à mettre en scène et à faire chanter !  Janáček (il écrit à ce moment dans le Lidove Noviny un feuilleton sur le chardonneret) s’enthousiasme pourtant à son tour et décide peu après de rencontrer Rudolf Těsnohlídek (ce journaliste est attaché à la rubrique judiciaire dans le journal depuis 13 ans, où il est apprécié pour son humour. C’est par ailleurs un philologue distingué, spécialiste d’œuvres flamandes et scandinaves. Il accepte d’abord avec réticence de rédiger les légendes d’après les dessins de Stanislav Lolek, peu convaincu du projet), l’auteur des légendes, afin de lui faire part de son projet.

Rudolf Tesnohlidek  © DRRudolf Tesnohlidek  © DR

Devant les réticences de l’écrivain pour collaborer à ce projet d’opéra, il se résout à en écrire lui-même le livret (un livret est écrit par un librettiste, et comporte les dialogues et indications scéniques. A de rares exceptons près (Wagner), c’est une autre personne que le compositeur qui se charge de son écriture. Mais Janáček est échaudé par les déboires qu’il rencontre lors de l’écriture de son opéra Les excursions de M. Brouček composé quatre ans plus tôt. Il a par ailleurs une certaine expérience de librettiste, depuis son premier opéra Sarka en 1888 jusqu’à Kat’a Kabanova en 1921 (qui précède La Petite Renard Rusée), ne gardant du roman que ce qui l’intéresse. Il transforme l’histoire simple et comique (les multiples incursions de la renarde dans le poulailler par exemple, occupent près du quart du roman, mais Janáček ne s’y intéresse pas. L’utilisation du patois de Lisen (faubourg de Brno) et la critique de la société traitée avec humour expliquent le succès de ce feuilleton, qui devient un roman peu après. L’édition moderne en tchèque est aujourd’hui accompagnée d’un glossaire) de la renarde en un conte merveilleux dont la Nature (Janáček rejette la religion dans laquelle il a été élevé en raison de son lien étroit avec la mort. Sa seule vraie religion est celle de la Nature : c’est un « panthéiste Â») est l’héroïne. Les noces entre Renard et Renarde qui terminent le roman de Těsnohlídek deviennent avec Janáček un hymne à la Nature. La petite Renarde de Janáček meurt accidentellement (de main humaine, mais comme par accident, le personnage d’Harašta appartenant lui aussi au petit peuple de la Nature. Il est « fabriqué Â» à partir de deux personnages du roman de Těsnohlídek : Harašta le vendeur de poules, et Martinek le vagabond) bien avant la fin, vite remplacée par des Renardeaux, qui vieilliront dans les bois ou en manchon au bras d’une dame, et seront à leur tour remplacés. L’importance primordiale de ces cycles (auxquels ni le Garde ni son vieux chien n’échappent, comme en témoigne sa réflexion sur la vieillesse avant le monologue de la fin) se répétant à l’infini est soulignée par un découpage minutieux des tableaux et des actes en fonction du rythme diurne (l’opéra commence l’après-midi, se poursuit de la tombée du jour à l’aube suivante. Le 2ème acte se déroule surtout au clair de lune) et des saisons (1er acte : de l’été à l’automne ; 2ème acte : l’été ; 3ème acte : l’automne). Janáček, parvenu lui-même au terme de son existence, lègue avec La petite renarde rusée son testament musical et philosophique.

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

Lors de la générale donnée à Brno quelques mois après le 70ème anniversaire du compositeur, celui-ci semble succomber sous le charme de la musique qui accompagne la petite Grenouille (mais le Garde rêve, peut-être comme chaque après-midi, qu’il attrape la Renarde) montant sur le nez du Garde, et il déclare : « Vous jouerez cela quand je serai mort Â». La Première, donnée le 6 novembre 1924 (l’opéra est terminé treize mois plus tôt) après plus de deux ans de travail, est un succès. Mais les importantes difficultés (par exemple : comment faire monter la Grenouille à la fin sur le nez du Garde ?) de mise en scène, dues à la présence simultanée d’humains et d’animaux, empêchent que l’œuvre ne connaisse un succès international immédiat. La version de Prague l’année suivante est décevante, et rares sont les opéras (en dehors de la Tchécoslovaquie, seuls Mayence en 1927 et Zagreb en 1939 tentent l’expérience) qui la montent durant vingt ans.  

Le chef d’orchestre Václav Talich (1883-1961. Il dirige l’orchestre philharmonique tchèque de 1917 à 1941, le théâtre national de Prague, fonde l’orchestre philharmonique slovaque en 1949. Le chef d’orchestre australien Charles Mackerras, qui déploie depuis longtemps toute son énergie pour défendre l’œuvre de Janáček sur scène et en enregistrement, est l’un de ses élèves) entreprend dans un premier temps d’adoucir les sonorités de l’œuvre en la réorchestrant (c’est cette version qui est jouée à Prague durant plus de vingt ans) treize ans plus tard. Il écrit par ailleurs deux Suites pour orchestre (voir le guide d’écoute) reprenant les pages orchestrales de l’œuvre. C’est la version donnée à Berlin (mise en scène par Walter Falsenstein) en 1956 qui lui ouvre les portes des grandes scènes internationales.

Description de l’œuvre

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

« Une pièce gaie avec une fin triste Â»

1er acte

Le Garde-chasse pénètre dans le petit monde bruissant (dans l’introduction du 1er acte, les violons jouent col legno (le bois de l’archet percute les cordes) pour imiter ce bruissement) de la forêt, environné de la Libellule bleue, du Blaireau, du Grillon, de la Sauterelle,… et s’endort. Une Grenouille posée sur son nez le réveille et il aperçoit une Renarde qu’il capture (accord des trombones marquant cette capture durant le changement de décor). Le vieux chien du Garde, tout en tentant de séduire la Renarde, lui explique qu’elle doit se résigner à cette vie.

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

Le fils et un camarade la taquinent (ostinatos de quatre notes pour imiter leurs jeux puérils) : elle se venge en les mordant et se fait attacher. Le lendemain, elle tente d’expliquer aux poules (dont le caquètement est imité par les violoncelles joués col legno et les bassons staccato) qu’il est anormal qu’elles soient dominées par les coqs et les hommes. Ne supportant pas leur passivité, elle les croque méthodiquement. Elle doit ensuite rompre son attache pour éviter les représailles de la femme du Garde et s’enfuit dans la forêt.  

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

2ème acte

La Renarde revenue dans la forêt (ses habitants les plus insaisissables sont imités par quatre notes aiguës descendantes très rapides sul ponticello (près du chevalet). Un chœur en dehors de la scène figure l’ensemble des animaux ; on le retrouve au début du 2ème tableau et à la fin de l’acte pour fêter le mariage) évince le Blaireau de son propre territoire en se soulageant à l’entrée de son terrier. A l’auberge, le Garde taquine l’Instituteur à propos de ses maladresses sentimentales, tandis que celui-ci réplique en évoquant la fuite de la Renarde. Fort éméchés, l’Instituteur et le Curé se retrouvent titubants dans le bois sombre, rêvant qu’ils aperçoivent l’ombre d’une bien-aimée lointaine, ressemblant étrangement à la Renarde : rêve auquel la menace du fusil du Garde met fin.

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

Dans la forêt, la Renarde raconte à un Renard de son âge sa vie mouvementée ; celui-ci lui offre un lapin en retour : ils se plaisent (c’est le sommet expressif de l’opéra. Le Renard demande : « M’aimes-tu ? Â» et poursuit : « Ma petite Renarde Rusée, c’est toi que j’aime Â», atteignant les notes les plus aiguës. Plus loin : sa demande « veux-tu de moi ? Â» est d’une grande douceur, tandis que la réponse de la renarde « Oui, je le veux Â» est soulignée par l’extrême lenteur du rythme, les tenues aux cordes et les sonorités « célestes Â» du célesta) et vont s’isoler dans la tanière du Renard. La Libellule bleue danse (cette danse n’est pas un remplissage : elle résout la difficulté à rendre le passage du temps à l’opéra) pendant que la Renarde conçoit les Renardeaux. Tous les animaux participent à cet enchantement, de la Chouette qui prévient toute la forêt jusqu’au Pivert faisant office de prêtre pour le mariage (il est court dans le roman de Těsnohlídek : seulement quelques lignes. Chez Janáček, c’est une longue scène qui termine le 2ème acte). La danse qui suit fait appel à tout l’orchestre (on y entend une écriture typique de Janáček, faisant jouer cuivres et percussions de façon décalée, comme s’ils étaient indépendants) : c’est la fête du village.

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

3ème acte (contrairement aux 1er et 2ème actes, globalement fidèles au roman, celui-ci amalgame divers éléments du roman et de la philosophie de la Nature de Janáček)  La forêt est différente (musique sombre utilisant un ostinato et une chute de deux accords répétés eux aussi) de celle du 1er acte : elle annonce un drame. Le Garde surprend (l’orchestre s’arrête à ce moment) le braconnier Harašta mais ne parvient pas à le prendre en flagrant-délit. Harašta aperçoit plus loin les petits (musique mécanique avec des violons joués col legno (le bois de l’archet frappe les cordes)) de la Renarde jouer autour d’un piège (sa découverte et la peur qu’elle engendre est marquée par des trémolos des violons jouant sul ponticello (près du chevalet)) qui leur est destiné ; toute la famille attire le braconnier afin de voler ses poulets. Dans la précipitation, Harašta tire sans viser et tue (l’orchestre s’arrête mais la musique n’est pas dramatique, car les Renardeaux survivront. L’inquiétude a été rendue au début de l’acte) la Renarde.

Dessin original de Stanislav Lolek  © DR Dessin original de Stanislav Lolek  © DR

A l’auberge, le Garde explique à l’Instituteur que la tanière de la Renarde est vide, et que sa femme ne pourra donc avoir son manchon en fourrure de renard. Le Garde se sent vieux (lenteur et douceur de ce passage, avec des ostinatos aigus et lents aux violons) et quitte l’auberge. Il s’endort dans la forêt après un long monologue (amalgame de plusieurs passages du roman) et rêve (longs accords et lyrisme du Garde, langage d’orchestre plus facile) qu’il surprend et attrape la Renarde, tandis que tous les animaux (leur vie intense est rendue à nouveau par les violons col legno) s’approchent. Se réveillant, il aperçoit l’un des Renardeaux, tend la main, et n’attrape qu’une Grenouille. Les sonorités de l’orchestre sont somptueuses et rayonnantes (c’est la musique qui sera jouée lors des funérailles de Janáček, conformément à son souhait).

L’écriture de Janáček

Janáček à la fin de sa vie © DR

Janáček est aujourd’hui l’un des compositeurs d’opéra du XXe siècle (avec Puccini, Strauss, Berg, Prokofiev, Chostakovitch, Moussorgski, Debussy…) les plus joués. Les sonorités déroutantes (au point que le chef Václav Talich a dû réorchestrer l’œuvre pour la faire accepter du public tchèque dans les années 1930) de La petite renarde rusée dans les années 1920-1930 ont su conquérir depuis un large public (La petite renarde rusée est considérée aujourd’hui comme l’un des opéras les plus abordables de Janáček). Tous les détails de l’orchestration, des effets des cordes col legno (joué avec le bois de l’archet en percussion) aux accords de cuivres de la capture de la Renarde sont pensés depuis l’origine, contrairement à ses premiers opéras (il écrit d’abord la partition piano/chant pour ses deux premiers opéras, et réalise l’orchestration par la suite. Dès Jenůfa, écrit à 50 ans, l’orchestration est pensée directement).

Il a le génie pour dépeindre en quelques notes une ambiance ou un personnage : la forêt du 1er acte (pendant lequel la Renarde est capturée puis s’échappe) n’a rien en commun avec celle du 3ème acte (la Renarde va perdre la vie accidentellement). Ses thèmes sont très courts (souvent trois à cinq notes), comme la plainte (on l’entend à plusieurs reprises, quand elle vient de concevoir les Renardeaux par exemple) de la petite Renarde, et ne sont pas développés longuement comme le feraient d’autres compositeurs : Janáček préfère utiliser la variation (plusieurs transformations successives d’un motif) ou l’ostinato (répétition obsessionnelle d’un motif. C’est certainement l’organiste improvisateur (l’ostinato est essentiel dans le développement improvisé !) qui déteint sur le compositeur). L’économie de moyens se traduit aussi par l’absence d’effets gratuits : tout personnage et toute situation trouvent leur traduction sonore, sans recours à une virtuosité vers laquelle d’autres compositeurs seraient volontiers portés.

Janáček dans son jardin à Brno en 1927 © DR

Les voix chantent selon un rythme adapté à la langue tchèque, fruit de dizaines d’années de recherches (le premier aboutissement de ces recherches de folkloriste dans les campagnes de Moravie, Silésie, Slovaquie est l’opéra Jenůfa, en 1904) : le mode d’expression oscille entre le récitatif (déclamation semi-chantée suivant les intonations de la langue. Le récitatif existe depuis les origines de l’opéra à la fin du XVIe siècle en Italie) et l’arioso (plus proche du lyrisme traditionnel à l’opéra). Les mélodies dans le style lyrique (ses mélodies n’ont rien des grands airs d’opéra de Verdi, Puccini… que l’on retient facilement : elles regroupent le plus souvent quelques notes dont la qualité première, notamment pour un Tchèque, est de traduire le sens des propos) traditionnel sont réservées à certains moments très particuliers comme la scène d’amour de la Renarde et du Renard, ou le monologue du Garde-chasse de la fin.

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