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La famille Bach

Johann Christian Bach, le "Bach de Londres"

Chronologie JC Bach

Le petit dernier

Johann Sebastian a cinquante ans lorsque naît son dix-huitième enfant, le onzième de son second mariage. Cet ultime trésor sollicite dans un premier temps davantage son affection que ses dons de pédagogue : il ne peut plus être sur son dos comme il l’avait été pour les aînés (pour Wilhelm Friedemann le premier, 25 ans auparavant). Il ne peut malgré tout s’empêcher de continuer, plus lentement qu’autrefois mais avec la même compréhension, à suivre les progrès de son fils. C’est vraisemblablement pour lui faire travailler diverses difficultés qu’il écrit à son intention le 2ème cahier (le 1er cahier du Clavier bien tempéré avait été écrit dans les mêmes circonstances pour Wilhelm Friedemann dans les années 1720. Le 2ème cahier, comme le 1er, comporte 24 préludes et fugues dans toutes les tonalités) du Clavier bien tempéré .

L’affection du vieux père ne se dément pas durant les quinze années qui lui restent à vivre. Il avait donné à ses enfants l’habitude de lui jouer quelques morceaux de clavecin pour s’endormir : c’est Johann Christian qui y parvient le mieux… non que sa musique soit soporifique, mais le garçon a du talent. Il faut prendre garde (Schubart rapporte en 1775 les souvenirs de Johann Christian dans la Chronique allemande : « J’improvisais au clavecin de manière tout à fait mécanique et je m’arrêtais sur une quarte-et-sixte. Mon père était au lit et je croyais qu’il dormait, mais il sauta de son lit, me donna une gifle et je résolus ma quarte-et-sixte ») cependant que les deux yeux du vieux père soient bien clos avant tout amusement ! Et lorsque la fin est proche pour Johann Sebastian et qu’il est temps de répartir l’héritage (dix-neuf instruments au moins et de nombreuses partitions) entre les enfants, c’est au petit dernier qu’il promet les trois grands clavecins à pédalier. L’adolescent de quinze ans sait admirablement défendre son bien après le décès, alors que presque personne dans la famille ne semble avoir été avisé du legs paternel.

Son père appréciait cette capacité à se défendre et à exister. Il disait à qui voulait l’entendre : « Mon Christian est un gamin fort sot (comprendre « amusant », « original », « qui ne s’en laisse pas compter ») et c’est pour cette raison qu’il aura des succès dans le monde ». Parole prophétique car c’est justement celui parmi les fils Bach qui accomplit la trajectoire la plus originale. Il est vrai que la tâche est moins difficile que pour les aînés : l’ombre intimidante du père est moins présente à cinquante ans d'écart et l’horizon plus vaste.  

Le fils émancipé

A la mort de son père, Johann Christian est recueilli pendant cinq ans chez son frère de 36 ans Carl Philipp Emmanuel, le « Bach de Berlin », qui l'aide à compléter son apprentissage du clavecin et de la composition. Arrive alors l’inimaginable : Johann Christian part s’établir en Italie, certainement motivé par une jeune chanteuse italienne. Jamais un Bach auparavant n’avait accompli un tel acte. Johann Sebastian et d’autres membres de la famille avaient certes recopié des partitions de Frescobaldi, de Monteverdi, de Vivaldi, mais en restant en Allemagne.

Le Padre MArtini Portrait du Padre Martini, vers1765,
école italienne © Civico Museo
Bibliografico Musicale, Bologne, Italie

Le jeune homme de vingt ans est fasciné, comme tout le monde, par la musique italienne. Il parvient à se rapprocher du célèbre Padre Martini (compositeur et théoricien très cultivé, ami du Pape, du Roi de Prusse, des plus grands musiciens dont Mozart. Sa bibliothèque compte 17000 ouvrages) à Bologne  pour prendre des cours. Le résultat ne se fait pas attendre : il perd peu à peu son style d’écriture « allemand » (réputé sévère, très écrit, contrôlé et dense) au profit de mélodies plus souples et faciles … et commence à s’intéresser à l’opéra. Il en écrit même, qui plaisent.

Orgue de la cathédrale de Milan L'orgue de la cathédrale de Milan ©  D.R. 
 

Il devient dans le même temps organiste de la cathédrale de Milan à 25 ans. Le prix à payer paraitrait trop lourd à tout autre Bach, mais Johannn Christian n’hésite pas longtemps et change de religion (Gustav Mahler accomplira une démarche comparable 150 ans plus tard pour devenir directeur de l’opéra de Vienne : il abandonnera le judaïsme pour devenir catholique)! Les jugements de la famille sont sévères, à commencer par celui de son grand-frère qui voit en lui un ingrat : « entre nous, il agit bien différemment de l’honnête Veit (le fameux ancêtre qui, refusant d’abjurer la foi luthérienne en pleine contre-réforme, avait quitté la Hongrie pour s’établir en Thuringe, une région favorable à sa religion. Plus largement, Johann Christian s’apprête à être le premier de l’exceptionnelle lignée des Bach à ne pas être maître de chapelle ou quelque chose de ressemblant) ». Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Le succès de trois de ses opéras lui vaut d’être remarqué par l’opéra royal de Londres (le King’s Theatre) et de recevoir bientôt une première commande. Préférant suivre de près les répétitions, il se rend en Angleterre. Son goût pour l’opéra (il est le seul de la famille Bach à en composer) dans le style italien est si fort et son succès est tel qu’il s’établit dans la capitale anglaise. Il est aimé de la famille royale, et il est nommé « Maître de musique » de la reine Charlotte (il donne des leçons à la reine et à ses enfants), honneur qu’il conserve jusqu’à la fin de sa vie vingt ans plus tard. Sans compter le privilège royal qu’il obtient pour 14 ans de publier sa musique exclusivement en Grande-Bretagne.  

Une influence européenne

Carl Friedrich Abel Carl Friedrich Abel © BnF  
 

Son père le pressentait, Johann Christian est habile et sait se faire apprécier. Il devient le compositeur le plus en vue de Londres et se fait applaudir à tout rompre en plaçant à la fin de ses œuvres des variations sur l’hymne national ou sur des chansons qu’apprécie le public. Il a l’idée à trente et quelques années de fonder avec son ami Abel (Karl Friedrich Abel - 1723-1787 - , compositeur et joueur de viole, qui arrive à Londres quelques années avant Johann Christian. Il avait été l’élève de Johann Sebastian Bach à Leipzig et avait connu Johann Christian enfant. Son père avait en outre été le collègue de Johann Sebastian à l’époque de Köthen) une société de concerts auxquels un public nombreux s’abonne : les Bach-Abel-Concerts. C’est lors de ces concerts, en compagnie de son collègue Abel, qu’il fait connaître un tout nouvel instrument inventé en Italie et déjà construit en Allemagne : le piano (en réalité le piano-forte, invention de Cristofori. Il présente l’avantage, contrairement au clavecin, à cordes pincées, de pouvoir doser la puissance grâce à des marteaux recouverts de cuir). Il est le premier à donner un concert sur cet instrument en 1768… si cet instrument n’est plus en état aujourd’hui, il ne devait pas l’être davantage à la fin de ce concert, tant le style de Johann Christian est musclé. Johann Christian est le premier à composer des œuvres (les Sonates op. 5 de 1766) mentionnant qu’elles peuvent être jouées au piano, et plus seulement au clavecin. Le succès de l’instrument est tel qu’il en envoie sur le continent à diverses relations, dont la fille de Diderot.

 

Johann Christian développe durant toutes ces années un style unique, que l’on pourrait qualifier d’ « international » : varié, passionné et sensuel, contrasté, exactement ce que recherchent les classes aisées londoniennes. On retrouve dans ce style les écritures allemande et italienne, mais aussi les sonorités du plus bel orchestre de l’époque, qu’il va écouter à deux reprises à Mannheim (l’orchestre de la Cour du prince-électeur Karl-Theodor est le pus important d’Europe au XVIIIeme siècle). On n’est guère étonné que Mozart (en visite avec son père à Londres dans le cadre d’un tour d’Europe des grandes cours pour se faire connaître. Il y est introduit par Johann Christian et y reste 16 mois), âgé de 8 ans, soit si impressionné par ce Bach. Lui et Johann Christian jouent ensemble, s’apprécient, et Mozart quitte Londres avec un précieux manuscrit de son aîné seize mois plus tard. La musique du Mozart de ces années et des suivantes est marquée par cette rencontre avec Johann Christian Bach (et Abel, ne l’oublions pas !), et il est parfois difficile de distinguer les deux compositeurs. Ils se rencontrent à nouveau à Paris alors que Mozart a 22 ans, et celui-ci fait partager à nouveau son exaltation (il écrit à son père : « M. Bach de Londres est ici depuis 15 jours déjà […]. Vous pouvez vous imaginer sa joie et ma joie de nous revoir […]. Je l’aime comme vous le savez de tout cœur et je lui voue une grande admiration »).

Une disparition précoce

Johann Christian Bach Portrait de Johann Christian Bach,
Thomas Gainsborough, 1776
© Civico Museo Bibliografico
Musicale, Bologne

Johann Christian rentre de son dernier séjour parisien (pour monter son dernier opéra) à 43 ans. Il ne lui reste plus que quatre ans à vivre, et la situation a changé.

Il n’est plus le maître de la scène anglaise : un pianiste allemand et un chanteur italien lui ont volé la vedette en son absence. Les recettes de la société de concerts Bach-Abel sont en baisse et les difficultés financières s’accroissent. Johann Christian connait un dernier succès lors de son retour au King’s Theatre avec l’un de ses meilleurs ouvrages (La clémence de Scipion), mais il est gagné par la fatigue. Le portrait que Gainsborough fait de lui montre un homme bien établi dans la société et très actif : peut-être est-ce cette trop grande activité qui a raison de lui. Ses derniers manuscrits montrent des signes importants de tremblements, et une « maladie de poitrine » l’emporte à quarante-sept ans. « Bach n’est plus, quelle perte pour la musique » s’exclame Mozart en apprenant cette disparition. Les magazines allemands lui rendent eux aussi un hommage appuyé.

La musique du « Bach de Londres » reste aux programmes des concerts à Londres une quinzaine d’années, et il est joué aussi souvent que Haydn (très apprécié aussi en Angleterre à l'époque. Il y fait deux longues tournées triomphales à environ 60 ans, et y compose ses 12 dernières symphonies, dites "londoniennes" ). Il s’efface ensuite comme tous les compositeurs du XVIIIe siècle devant le Romantisme naissant. Sa musique reste certainement la plus originale et cosmopolite de cette époque qui précède la maturité des grands compositeurs classiques (Haydn, Mozart, Beethoven).

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