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La famille Bach

Carl Philipp Emmanuel Bach, le "Bach de Berlin et Hambourg"

Chronologie CPE Bach

 Avec Telemann pour parrain

Telemann Telemann en 1750, Georg
Lichtensteger © Germanisches
Nationalmuseum Nürmberg  
 

Carl Philipp Emmanuel est le second fils de Bach. Il ne saurait trouver meilleur parrain que Telemann, l’ami de son père et bientôt le musicien le plus célèbre de toute l’Allemagne.

Son parcours est semblable à celui de son frère aîné Wilhelm Friedemann, et conforme certainement à ce que Bach aurait désiré pour lui-même. Les études à l’Université de Leipzig puis à celle de Francfort-sur-l’Oder font de lui un juriste, comme son frère. Ce bagage facilite ensuite son intégration à la bourgeoisie en plein développement et la rencontre des personnalités les plus marquantes de son époque. Il devient l’ami de physiciens, de professeurs de mathématiques, de théologiens, du poète Klopstock (poète -mort en 1803 à Hambourg à 79 ans- jouant un grand rôle dans la naissance du premier romantisme en Allemagne, notamment dans le mouvement du Sturm und Drang (littéralement : « Tempête et élan »)) même, dont il est l’intime. Il entretient une correspondance suivie avec Diderot.

Château de Sans-souci à Potsdam Le château de Sans-Souci à Potsdam construit
par Frederic II le Grand en 1744 © D.R.
 

La musique est ancrée à un point tel dans la lignée Bach qu’il faudra encore attendre une génération (des trois fils de Carl Philipp Emmanuel qui parviennent à l’âge adulte, seul le plus jeune développe des dons en art. Il vit à Rome en tant que peintre et y meurt à 30 ans) pour que certains suivent leur propre chemin. Le second fils Bach est donc musicien, comme le laissait présager le choix de son parrain. C’est un jeune homme de 26 ans qui a l’honneur d’accompagner au clavecin le roi Frederic II intronisé en 1740 (Carl Philipp Emmanuel est le claveciniste du prince héritier depuis deux ans déjà). L’orchestre de quarante musiciens qu'il accompagne et avec lequel joue tous les jours le roi de Prusse (excellent flûtiste malgré les sarcasmes de Carl Philipp Emmanuel à son sujet : « vous croyez que le roi aime la musique ; non, il n’aime que la flûte ; et encore, si vous croyez qu’il aime la flûte, vous vous trompez, il n’aime que sa flûte ». Il a notamment étudié la flûte avec l’éminent Quantz) est l’un des plus importants d’Allemagne. La rivalité des clavecinistes y fait rage : qui sera le premier claveciniste aux dépens du second et du troisième ? Car il faut plus d’une paire de mains pour accompagner toute la musique de Berlin, tant à la cour qu’à l’opéra !

Le concert de flûte de Frederic II Le concert de flûte de Frederic le Grand à Sans-
Souci, Adolph von Menzel, 1852 © Alte
Nationalgaleri, Berlin

C’est devant cette même assemblée à Potsdam (non loin de Berlin), faisant entendre quotidiennement le roi, sa flûte et l’orchestre face à un public choisi, que se présente Johann Sebastian Bach sept ans plus tard (répondant enfin à l’invitation du roi, Johann Sebastian Bach, accompagné de son grand fils Wilhelm Friedemann, apparaît à la cour durant le concert. Frederic II le Grand cesse de jouer et annonce son invité : « Messieurs, le vieux Bach est arrivé »), au soir de sa vie. Cette visite mémorable n’améliore pourtant pas le sort de Carl Philipp Emmanuel, qui s’estime insuffisamment reconnu et rétribué (le renom et le salaire de ses confrères à la Cour - dont le célèbre flûtiste Quantz - sont bien supérieurs aux siens, pour des compétences semble-t-il inférieures. Il n’est pas parmi les « favoris » du roi et n’obtient par conséquent pas autant de primes que ses confrères. De plus, Frederic II, très à l’écoute de la mode, relègue certainement Johann Sebastian Bach -le père- dans le passé. De là à assimiler le fils au père, il n’y a qu’un pas !), alors qu’il est l’un des joueurs de clavier les plus en vue d’Europe.

Le décès de Telemann (le musicien le plus célèbre d’Allemagne, qui passe près d’un demi-siècle à Hambourg comme responsable de la musique des cinq principales églises) alors que Carl Philipp Emmanuel a 53 ans précipite les événements : il parvient au bout de quelques mois et malgré l’interdiction du roi, à lui succéder à Hambourg. Cette très grosse responsabilité est menée à bien, et il parvient à rester en bons termes avec le clergé, ce qui n’avait jusqu’alors été le cas ni pour son père, ni pour son grand frère Wilhelm Friedemann. Les œuvres religieuses abondent désormais, dans un style qui annonce parfois Mendelssohn (avec plus d’un-demi siècle d’avance donc !). Carl Philipp Emmanuel travaille beaucoup, mais il est loin d’avoir la facilité de Telemann (le compositeur le plus prolifique de l’histoire de la musique) pour composer. Il prend donc la précaution de planifier les événements, et il n’hésite pas, comme le faisait son père, à réutiliser plusieurs de ses partitions antérieures. Sa carrière de claveciniste s'achève à 65 ans par un dernier concert très officiel, comme cela se ferait aujourd'hui.

Le précurseur des Classiques

Carl Philipp Emmanuel Bach CPE Bach, gravure de A.Stöttrup
© Haags Gementemuseum, La Hague  
 

 

« Il est le père, nous sommes des enfants » dit Mozart à son sujet. D’ailleurs, une certaine façon de jouer, en vigueur en Allemagne après 1750 est appelée « manière Bach », c'est-à-dire une façon de jouer élégante, apportant le repos : des caractéristiques que Mozart (qui a 42 ans de moins que lui) et Haydn (qui a 18 ans de moins que lui. Il estime que Carl Philipp Emmanuel est le compositeur auquel il doit le plus) ne peuvent qu’apprécier.

Page de titre de l'Essai sur la véritable manière de jouer des instruments à clavier Page de titre de l’Essai sur la véritable manière
de jouer des instruments à clavier
, 1753 © D.R.
 

On prend la mesure de l’influence du « Bach de Berlin » sur ses illustres collègues (Haydn, Mozart, Beethoven) lorsque l’on sait que les uns comme les autres se font les doigts avec son Essay (Essai sur la véritable manière de jouer des instruments à clavier, édité en deux parties, à 39 et 48 ans), un ouvrage destiné aux amateurs de musique (leur nombre s’accroît considérablement après 1750, ce que Telemann ne manque pas d’exploiter avec une grande lucidité (voir le concert "Pulsez!")). Il est l’un des quatre théoriciens-pédagogues incontournables (avec Quantz, Agricola, et Leopold Mozart) de cette deuxième moitié du XVIIIe siècle pour l'apprentissage du clavier. Un succès qui s’explique aussi par sa notoriété comme professeur de clavecin. Ses 50 concertos pour clavecin, dont les premiers sont écrits alors qu’il n’a pas encore 18 ans, ouvrent la voie au génie (Mozart ! Il écrit 27 concertos - pour piano - dont la plupart sont d’absolus chefs-d’œuvre) qui ne naîtra qu’un quart de siècle plus tard.

Cette notoriété s’explique aussi par le fait que Carl Philipp Emmanuel parvient à évoluer par rapport au style de son père. Celui-ci avait dû affronter les critiques de certains de ses élèves (l’un d'eux écrit un article alors que Carl Philipp Emmanuel a 23 ans et son père 52 dans le Critischer Musikus et parle de compositions « enflées et artificielles », d’un caractère pas suffisamment simple et naturel), les goûts évoluant vers plus de facilité. Carl Philipp Emmanuel parvient à trouver un style plus naturel, plus sensible (c’est la période de l’Empfindsamkeit - intensification de l’expression des sentiments -, courant littéraire qui s’applique aussi à la musique) et proche de ses auditeurs, lesquels ne sont absolument plus disposés à entendre d’épaisses et longues fugues (procédé d'écriture en imitation dont Johann Sebastian est le plus grand représentant (voir l'Art de la fugue)). Il en vient même à supprimer les barres de mesure dans certaines de ses œuvres pour clavicorde (instrument à clavier à cordes frappées et au son très ténu… mais très sensible !).

Transmission du patrimoine

Carl Philipp Emmanuel manifeste un intérêt particulier pour sa famille en particulier, et pour la lignée des Bach en général. Il poursuit d’ailleurs la généalogie commencée par son père en 1735 (Carl Philipp Emmanuel a alors 21 ans) et collectionne toute sa vie des portraits de compositeurs (ce qui se fait assez couramment à son époque).

A l’âge de 20 ans, il fait jouer des œuvres de son père alors qu’il est inscrit à l’Université de Francfort-sur-l’Oder. On imagine ses colères lorsqu’un propos discourtois est émis à propos de son père ou de sa musique, dont il est l’un des plus grands défenseurs jusqu’à la fin de sa vie. Quinze ans plus tard, recevant la moitié (l’autre moitié est transmise à son grand frère Wilhelm Friedemann, et l’on sait l’utilisation désastreuse qu’il en fait, puisqu’il les vend pour subsister) des partitions de son père en héritage, il les conserve comme des reliques. C’est grâce à ce souci de conservation qu’un grand nombre de manuscrits de Johann Sebastian nous sont parvenus.

Carl Philipp Emmanuel a tout prévu pour la transmission de ses propres œuvres (environ un millier en près de 60 ans de carrière). Il commence assez tôt à en constituer le catalogue (le Nachlass-Verseichnis), imprimé à Hambourg deux ans après sa mort.  

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