Wilhelm Friedemann Bach, le "Bach de Halle"
Le fils préféré (l’aîné !)
Wilhelm Friedemann Bach, Wilhelm Weitsch, vers 1760 © Bridgemann Art
Library
Wilhelm Friedemann est l’aîné des fils et le second (après Catharina Dorothea qui reste toute sa vie à la maison) des enfants Bach ; il bénéficie à ce titre d’un traitement de faveur : « c’est le fils que j’aime » dit souvent son père. Johann Sebastian apprécie jusqu’à la fin de sa vie sa compagnie lors des voyages (il est présent lors du fameux voyage à Potsdam pour visiter le roi de Prusse Frederic II, un voyage dont naît l’Offrande musicale, œuvre magistrale de la dernière période « spéculative » de Johann Sebastian).
Son éducation musicale est particulièrement soignée, et il est probable qu’un grand nombre d’œuvres du père (le 1er cahier du Clavier bien tempéré, l’Orgelbüchlein ou les Six sonates en trio pour orgue…) aient été écrites pour lui. Ses dons exceptionnels à l’orgue et au clavecin ne se démentent jamais: il garde la réputation jusqu’à la fin de sa vie d’être le plus grand organiste et compositeur de son époque. Il maîtrise par ailleurs le violon (il reçoit à 16-17 ans l’enseignement du violoniste Graun) comme peu de ses contemporains, puisqu’il est capable de jouer les œuvres les plus difficiles de son père (ses Sonates et Partitas) pour violon seul. Il est selon ses contemporains le plus doué des fils Bach et reste très connu au moment de sa mort. Il est avant tout un grand improvisateur, certainement dans la lignée de son père, et subjugue le public par sa virtuosité. Il se fait d’ailleurs remarquer par la sœur du roi Frederic II (Anna Amélie) à l’occasion de concerts qu’il organise à Berlin, et elle lui apporte son soutien (qu'elle lui retire ensuite car Wilhelm Friedemann intrigue contre son professeur de musique, qui est par ailleurs Maître de chapelle de son mari (le roi de Prusse Frederic II)… peut-être pour prendre sa place ?).
Johann Sebastian regrettait de ne pas avoir fréquenté l’Université, mais les conditions n’étaient pas réunies. La disparition de son père alors qu’il avait 10 ans avait précipité les événements : il avait fallu qu'il gagne sa vie assez rapidement. Il ne souhaite pas que ses fils ressentent un tel manque et fait en sorte que tous aillent à l’Université : c’est d’ailleurs l’une des motivations de son dernier déménagement, pour Leipzig. Seuls deux fils (le premier fils Gottfried Heinrich, qui est vraisemblablement attardé mental, et le neuvième enfant Johann Christoph Friedrich, qui interrompt ses études universitaires) de son second mariage n’exaucent pas ses souhaits. Wilhelm Friedemann s’inscrit donc, après avoir passé son enfance et son adolescence à la Thomasschule (où enseigne son père), en droit, philosophie et mathématiques (il publie en 1758 un ouvrage traitant à la fois de mathématique et de philosophie, Abhandlung vom harmonischen Dreyklang, aujourd'hui perdu) à l’Université. Il ne fait pas grand usage de ses diplômes de juriste, mais ses connaissances lui permettent ensuite de s’intégrer à la haute société, dont il côtoie certaines personnalités (l’ambassadeur de Russie par exemple) parmi les plus éminentes.
La
Liebfrauenkirche de Halle
© D.R. Ses dons prodigieux lui permettent d’accéder à 22 ans à un poste d’organiste à Dresde. Il est curieux que ce soit son père qui rédige la lettre de candidature, que Wilhelm se contente de signer, alors qu’il est juriste et pourrait s’en acquitter seul. C’est encore grâce au soutien de Johann Sebastian (Wilhelm Friedemann ne passe même pas de concours : la réputation de son père dans cette ville, où il est quasiment vénéré, suffit) qu’il obtient à 36 ans l’un des postes d’organiste les plus importants d’Allemagne centrale, à la Liebfrauenkirche de Halle (située à 30 km au nord-ouest de Leipzig). Il gagne alors bien sa vie en doublant son salaire.
Wilhelm Friedmann est le fils Bach dont les œuvres sont les moins connues (la plupart des partitions qui nous sont parvenues sont inédites. Une partie importante de ses partitions d’orchestre a disparu pendant la seconde guerre mondiale), mais il est le plus original, ce qui prouve le flair de son père. Sa façon d’écrire (la Sonate n°3 en trio ne reflète pas ces originalités) annonce ce que seront les Haydn et Mozart, et même par endroits ce que sera l’écriture pour orchestre du XIXe siècle.
Mais imagine-t-on Wilhelm Friedemann sans son père ?
L’errance
Johann Sebastian disparaît en 1750, alors que Wilhelm Friedemann a 40 ans.
Son caractère difficile lui avait certes valu bien des déboires jusqu’alors, lui faisant perdre plusieurs emplois. On lui avait déjà reproché, y compris Johann Sebastian, d’apposer sa signature (un concerto de Vivaldi transcrit par Johann Sebastian (Bwv 596) devient ainsi par magie une de ses œuvres) sur des partitions qu'il n'avait pas écrites. Mais la situation s’aggrave ensuite, et son mariage l’année d’après à 41 ans n’apporte pas la stabilité à laquelle on s’attendrait. Comment expliquer une telle vie d’errance après la mort de son père, incapable de se fixer, faisant des choix en dépit du bon sens ? Il abandonne son poste enviable de Halle à 54 ans sans aucune autre perspective. Il refuse plusieurs postes, se fâche avec ses collègues et ses employeurs. Peut-être désire-t-il mener une carrière indépendante, en ignorant tous les emplois que pourraient lui offrir les cours, les églises, les villes, les opéras. Mais ce mode de vie pour un musicien n’est pas encore envisageable : il n’apparaît vraiment qu’au XIXeme siècle.
Wilhelm
Friedemann Bach, dessin de P. Gulle, 1783
© Staatsbibliothek, Berlin
L’héritage (essentiellement un grand nombre de partitions. Son frère Carl Philipp Emmanuel, au contraire, prend grand soin de son propre héritage, qu'il garde pieusement) d’une immense valeur qu’il reçoit au décès de son père est dilapidé. La valeur artistique et affective de ce legs passe après son existence au quotidien : il vend au fur et à mesure toutes les partitions de son père. Dès lors, sa situation matérielle se dégrade vite, son épouse est contrainte de vendre une partie de sa propriété alors qu’il a 60 ans. Il passe les dix dernières années de sa vie à Berlin dans la misère, vivant de quelques leçons (la seule élève dont on soit sûr à l’époque de Berlin est la grand-tante de Mendelssohn). Il continue à montrer une folle virtuosité lors de ses concerts mais aucune de ces œuvres ne nous reste : ce ne sont qu’improvisations. Car comment composer dans ces conditions, alors que sa santé est ruinée (plusieurs musicologues prétendent par la suite qu’il aurait été porté sur la boisson) ? Wilhelm Friedemann laisse à sa mort sa femme et sa fille dans le plus complet dénuement (le Messie de Haendel est joué afin de récolter des fonds en leur faveur).
Wilhelm Friedemann est-il un prestidigitateur tel qu’il parvienne jusqu’à la fin à faire illusion ? Toujours est-il qu’un magazine (le seul qui en parle) écrit au moment de sa mort : « en lui, l’Allemagne perd son plus fameux organiste, et le monde musical en général perd un homme irremplaçable ».
Partition
autographe de Wilhelm Friedemann Bach, © British Library
Un grand nombre de ses œuvres ont été perdues et il est le plus méconnu des trois célèbres fils Bach. Malgré cela, il reste suffisamment d’œuvres pour voir en lui l’un des plus importants compositeurs entre les périodes baroque (Johann Sebastian Bach, Lully, Rameau, Vivaldi, Telemann, Haendel…) et classique (Mozart, Haydn, Beethoven…). Son style est raffiné, et présente la particularité de mélanger certains traits d’écriture baroque (un contrepoint méthodique) à un style proche de l’improvisation qui plaira aux compositeurs du siècle suivant (le siècle du Romantisme).
On ne peut ressentir qu’amertume en considérant à nouveau les sentiments (rapportés par le compositeur Cramer en 1792 dans La vie humaine) du père à l’égard de son fils aîné : « Le vieux Sebastian […] n’était satisfait que du seul Friedemann, le grand organiste ». Mozart confirme ce jugement et rétablit l’image déformée (une image entretenue par certains de ses contemporains et prolongée au XIXe siècle dans un roman de Brachvogel qui en dresse un portrait se voulant fidèle) que l’on pourrait avoir du « Bach de Halle » en recopiant à 16 ans plusieurs de ses œuvres, comme Johann Sebastian le fit en cachette de son frère lorsqu’il était enfant.
A retenir
- Il est l’aîné et le fils préféré de Johann Sebastian, mais éprouve des difficultés à sortir de son ombre
- Il est un virtuose du clavier et du violon
- Son parcours professionnel est étrange car il semble abandonner les meilleures situations sans raison apparente
- Pour survivre, il vend les partitions de son père dont il avait hérité
- Un très grand nombre de ses œuvres sont perdues : il est le moins connu des trois célèbres fils Bach, essentiellement pour cette raison.