Pierre Boulez
Les années de formation
Ce sont les mathématiques de haut niveau (classes préparatoires aux grandes écoles) qui occupent Boulez dans un premier temps, dans le but d’intégrer l’Ecole polytechnique de Lyon. Ce parcours initial scientifique pour un musicien du XXe siècle n’est pas un cas isolé (Iannis Xenakis, Pierre Schaeffer ou Guy Reibel (se reporter à Mantovani) aussi). Le fait de n’être pas dirigé immédiatement et complètement dans la musique est assez courant également dans l’histoire de la musique : citons Vivaldi (prêtre), Telemann (droit), Johann Strauss fils (école de commerce), Edouard Strauss (consul)… Boulez étudie comme eux la musique parallèlement (il commence le piano à 7 ans) et comme eux, finit par s’écarter de la voie toute tracée.
Olivier
Messiaen © Photo X.Il choisit de se présenter au Conservatoire de Paris à 19 ans. Le cours d’Olivier Messiaen (un grand nom parmi les compositeurs français du XXe siècle. Il est spécialisé dans les rythmes complexes (notamment d’Inde) et la transcription des chants d’oiseaux) est l’un de ceux qui le marquent de façon durable ; il analyse avec pertinence devant de futurs grands noms de la musique regroupés derrière le piano du maître, les œuvres maîtresses du répertoire.
Le chef d’orchestre
Pierre Boulez dirige © Philippe Gontier / DGPierre Boulez devient à 21 ans directeur de la musique de scène du théâtre du Petit Marigny (la compagnie de théâtre Renaud-Barrault. Sa programmation d’avant-garde s’en détache par la suite pour devenir le « Domaine musical », une organisation de concerts de musique contemporaine dont l’existence dure une vingtaine d’années). Désirant faire entendre sur cette scène essentiellement des compositeurs du XXe siècle (ce qui est rare à son époque), il apprend la direction d’orchestre "sur le terrain". Il se construit un style de direction unique, précis et très adapté à la complexité de ses propres compositions et de celles de ses collègues.
Pierre Boulez dirige © Philippe
Gontier / DG
Cette activité prend ensuite une importance considérable chez lui : son style hors-norme s’impose et il devient le chef des plus grands orchestres (chef de l’Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden en 1958, de l’Orchestre de Cleveland en 1967, de l’Orchestre symphonique de la BBC de 1971 à 1975, de l’Orchestre philharmonique de New York de 1971 à 1978 (il dirige cet orchestre en 1969 pour la première fois en 1969, succédant à Leonard Bernstein), de l’Orchestre de Chicago en 1995), dirigeant non seulement les musiques les plus modernes, mais aussi les « œuvres des géants » du XIXe siècle comme Wagner et Mahler (compositeurs d’œuvres de très vastes proportions : une symphonie de Mahler peut durer plus d’une heure, tandis qu’un opéra de Wagner dure ordinairement 4 heures). Il est ainsi invité au prestigieux festival de Bayreuth à 41 ans pour diriger Parsifal (une invitation à diriger à Bayreuth peut être considéré comme la consécration d’une carrière. Il y revient plusieurs fois, en particulier pour une production fameuse de la Tétralogie - avec Patrice Chéreau comme metteur en scène - pour le centenaire du festival. Il est réinvité pour Parsifal en 2004), puis au Japon pour Tristan et Isolde
Les activités prestigieuses se succèdent sans discontinuer : créations mondiales (c’est à lui que revient la création mondiale de l’opéra Lulu de Berg - disparu 44 ans auparavant -, laissé inachevé et complété ensuite par un autre compositeur), enregistrements multiples (il devient incontournable pour les grandes maisons de disque ; il signe à 67 ans un contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon) avec les plus grands orchestres du monde, interprétation de ses musiques dans les festivals les plus renommés (le festival de Salzbourg lui consacre une programmation copieuse en 1992 et continue de l’inviter régulièrement).
Expliquer la musique du XXe siècle et lui offrir les moyens de se développer
Le Collège de France © D.R.Pierre Boulez, grâce à une énergie rare et à son rayonnement international, a pu créer en France des institutions vouées au progrès de la musique de son époque et capables d’intéresser un large public à la musique. Son influence est marquante aussi dans la réflexion sur la création artistique aux XXe et XXIe siècles. Il écrit beaucoup pour expliquer ses œuvres et donne de nombreux cours : au Collège de France (de l’âge de 50 à 70 ans. C’est l’une des plus hautes distinctions dans l’enseignement supérieur en France. Les plus grands spécialistes dans toutes les disciplines y ont, à un moment ou un autre, eu une chaire) durant 20 ans, à Darmstadt (dans les années 1950, cours d’été en Allemagne fréquentés par des compositeurs devenus célèbres ensuite. Son but (après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle le IIIe Reich avait récupéré plusieurs musiques à son compte, dont Richard Strauss, Wagner ou Beethoven) est d’inventer une musique qui détachée de toute nation, essayant ainsi d’éviter toute tentative de récupération politique) durant plus de dix ans, à Harvard, Bâle... Il s’y affirme comme une personnalité incontournable, l’une des plus importantes de la seconde moitié du XXe siècle.
L'Ircam © D.R.
Il est à l’origine d’institutions parmi les plus marquantes du paysage musical français, tournées vers la recherche, la diffusion et la pédagogie. Parmi celles-ci, l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique / musique. Boulez le dirige de l’âge de 44 à 67 ans à la demande du président Pompidou. Cet organisme lui permet de trouver des réponses à l’une de ses préoccupations majeures : la technologie du temps réel (pouvoir transformer le son d’un instrument en temps réel). Il le quitte pour se consacrer à la direction d’orchestre et à la composition), l’Ensemble intercontemporain (ou « EIC », dont la vocation est d’interpréter le répertoire de notre époque et de commander des œuvres aux compositeurs d’aujourd’hui ; Boulez le dirige de 41 à 53 ans), et la Cité de la musique (vouée à la diffusion de la musique vivante et à la pédagogie).
Un compositeur du XXe siècle
Pierre Boulez © Gabriela
Brandestein / DG
Boulez devient réellement compositeur alors qu’il est directeur de la musique de scène du théâtre du Petit Marigny à 21 ans. Ses premières œuvres sont influencées par ses prédécesseurs, notamment l’Ecole de Vienne (il s’agit plus précisément de la deuxième Ecole de Vienne, la première concernant Haydn, Mozart et Beethoven. La deuxième Ecole de Vienne naît au début du XXe siècle ; elle réunit trois compositeurs et amis : Schœnberg, Berg et Webern, qui réinventent la façon de composer à partir de la « série ». A partir de ce moment, toute œuvre est composée d’après un thème constitué des 12 demi-tons de la gamme, placés au début dans un ordre défini par l’inspiration du compositeur) pour l’utilisation de la série et Messiaen (son professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, dont les œuvres s’inspirent de la complexité des rythmes d’Inde) pour le travail rythmique.
Sa 2ème sonate pour piano, écrite à 23 ans, présente les caractéristiques qui resteront les siennes ensuite : une grande difficulté technique, une écriture très dense, des oppositions, des gestes saccadés (qu’il explique ainsi : « la musique doit être hystérie et envoûtement collectifs, violemment actuels »). On peut dégager trois points importants de sa musique :
- la série (qu’il emprunte à l’Ecole de Vienne), dont il fait un principe s’appliquant à tous les paramètres (il s’agit alors de la série généralisée. Ce n’est plus seulement une série de hauteurs des notes qui est décidée au début de la composition, mais une série de rythmes et une série de nuances aussi) de la musique au début des années 1950. En utilisant ce procédé, toute la composition découle des premières notes, qui donnent toutes les indications jusqu’à la fin.
- le hasard, utilisé à partir de 1957, qui offre la possibilité à l’instrumentiste de jouer certains passages ou pas. Boulez parle de « formes mobiles », inspirées de Mallarmé (poête du XIXe siècle dont l'œuvre intitulée Le Livre, découvert et publié dans les années 1950, est fait de telle façon que le lecteur peut y entrer ou en sortir comme il le désire).
- l’utilisation fréquente de machines (grandement facilitée par la création de l’Ircam) (ordinateur, bande, dispositif de spatialisation, outils électroniques) en même temps que les instruments traditionnels.
A retenir
- Boulez étudie dans un premier temps à la fois les mathématiques et la musique (plusieurs compositeurs du XXe siècle ont, comme lui, une formation scientifique).
- Il apprend la direction d’orchestre par obligation et en autodidacte, développant un geste précis, adapté aux musiques complexes du XXe siècle. Il devient l’un des plus grands chefs de son époque, spécialisé dans les musiques du XIXe siècle (dont Wagner et Mahler) à nos jours.
- Souhaitant expliquer la musique du XXe siècle, il écrit beaucoup et crée des institutions importantes de diffusion de la musique vivante et de pédagogie, en faisant une large place à la création de son époque.
- Ses œuvres sont influencées notamment par le surréalisme, l’œuvre ouverte (œuvre qui change d’aspect à chaque interprétation), la musique sérielle (une invention viennoise des années 1920 ; mais Boulez innove en étendant la série à tous les paramètres de la musique : hauteur des notes, intensité, rythme). L’utilisation des nouvelles technologies (grâce notamment à la création de l’Ircam) prend une place très importante dans sa création.
- Sa musique est volontairement complexe (il explique dans l’avant-propos de son Marteau sans maître : « […] j’ai tâché d’imbriquer les trois cycles de telle sorte que la démarche au travers de l’œuvre en devienne plus complexe […] ») : c’est une conception de la musique opposée à celle de Samuel Barber, de quinze ans son aîné.