Boulez - Commentaire I de Bourreaux de solitude extrait du Marteau sans maître
Composition et création du Marteau sans maître
Début de Commentaire I de
Bourreaux de solitude © D.R.
Cette œuvre est jouée pour la première fois en Allemagne (à Baden-Baden) en 1955, dirigée par son dédicataire, Hans Rosbaud. On ne peut s’empêcher d’y penser chaque fois que l’on cite Pierre Boulez, tant sa célébrité est grande (y compris pour un grand nombre de personnes qui ne l’ont pas écoutée). Son découpage est celui-ci (la présentation met en relief les trois poèmes de René Char : L'Artisanat furieux, Bourreaux de solitude et Bel édifice et les pressentiments) :
- Avant l'Artisanat furieux
- Commentaire I de Bourreaux de solitude
- L'Artisanat furieux
- Commentaire II de Bourreaux de solitude
- Bel édifice et les pressentiments – version première
- Bourreaux de solitude
- Après l'Artisanat furieux
- Commentaire III de Bourreaux de solitude
- Bel édifice et les pressentiments - double
Gamelan balinais © D.R.
L'accueil du public lors de la première est enthousiaste, essentiellement pour deux
raisons :
- après une période de compositions
austères (chaque période de l’histoire de la musique
a connu des compositeurs traversant une période austère), agressives
et exigeantes pour l’auditeur, cette œuvre d’un compositeur qui
n’a pas encore trente ans apparaît beaucoup plus « facile » par son
aspect plus mélodique (la présence de la voix n’y est pas étrangère).
- la sonorité d’ensemble fait penser à un orchestre de gamelan balinais du
fait d’un assemblage inédit d’instruments (guitare, xylorimba, alto, flûte traversière, vibraphone, percussion,
et une voix de contralto, considérée comme un instrument aussi. Ce type de mélange
d’instruments résonants (sauf alto et flûte) - dont le son n’est
plus contrôlé après l’attaque - devient courant ensuite chez Boulez.
Les enchaînements entre instruments sont expliqués par le compositeur : voix
et flûte s'enchaînent naturellement (souffle humain, pouvoir purement mélodique
de l’élocution). Flûte et alto sont liés par la monodie, quand l'alto est
joué avec l'archet. Quand il est joué en pizzicato (cordes pincées), il est lié
à la guitare. La guitare rejoint le vibraphone (vibration prolongée). Le vibraphone
peut être frappé sans résonance : il s’apparente alors au xylophone.
La percussion, quant à elle, est en marge), dont un xylorimba (qui imite
le balafon africain), un vibraphone (qui rappelle le gendér balinais), une guitare
(qui s’apparente au koto japonais). Boulez réalise dans cette œuvre
« un enrichissement du vocabulaire sonore européen par l’écoute extra-européenne ».
Description de l’œuvre
Le Marteau sans maître peut être considéré comme une réponse de Boulez au célèbre compositeur viennois du début XXe siècle, Arnold Schœnberg (mort en 1951). Ce dernier, 40 ans auparavant, avait composé Pierrot lunaire, œuvre écrite pour une voix et un petit ensemble d’instruments, constituée de petites pièces (Boulez rend le parcours dans son œuvre plus complexe en entremêlant les pièces correspondant aux trois poèmes, plutôt que de les placer les unes à la suite des autres. Cette préoccupation ne le quittera pas par la suite ; l’œuvre « ouverte » - mobile dans son vocabulaire - est une de ses préoccupations majeures) dont l’écriture est différente chaque fois, utilisant un effectif différent selon les parties… comme le Marteau sans maître.
René Char © D.R.Les poèmes sont empruntés au poète surréaliste René Char (1907 – 1988. C’est la troisième fois que Boulez lui emprunte des poèmes). Boulez cherche à obtenir avec les sons un équivalent des mots et de l’atmosphère surréalistes (mouvement artistique concernant de nombreux artistes célèbres, dont André Breton. Il donne une définition de ce mouvement dans son Manifeste du surréalisme en 1924 : il le considère comme « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »). Chaque poème est réparti en plusieurs pièces, qui ne comportent pas de voix systématiquement (dans ce cas ce sont les instruments seuls qui expriment le contenu du texte) : c’est le cas de Commentaire I de Bourreaux de solitude (la deuxième pièce sur neuf).
Commentaire I de Bourreaux de solitude (en voici le texte, tiré du Marteau sans maître de René
Char, qui date de 1934 : « Le pas s'est éloigné le marcheur s'est tu Sur
le cadran de l'Imitation Le Balancier lance sa charge de granit réflexe »)
utilise la flûte traversière, le xylorimba (variété de marimba (instrument utilisé en Amérique latine,
s'inspirant du balafon africain) utilisé notamment dans la musique de jazz),
le tambourin, les bongos et l'alto. Il se découpe ainsi :
- un long solo de flûte en notes longues accompagné de façon dense et douce
par les autres instruments
- une partie rapide au rythme plus marqué, dans laquelle le xylorimba domine
; la flûte en est absente : seuls subsistent l'alto, le xylorimba et les bongos.
- une troisième partie courte qui refait entendre la flûte avec des rythmes
plus vifs qu'au début et une présence plus dense.