Jean-Philippe Rameau
50 ans : le bon âge pour commencer une carrière
Rameau par Carmontelle © BnF
Les quarante premières années de la vie de Rameau sont mal connues… y compris pour sa femme. Noyé au milieu d’une nuée de frères et sœurs, l’enfant devient organiste (et claveciniste) par imitation de son père, quoique celui-ci le verrait davantage magistrat. Il se trouve que l’enfant ne travaille rien d’autre que la musique : une carrière d’organiste s’offre donc à lui dans sa ville de Dijon.
Un bref séjour en Italie, trop court, un recueil de pièces de clavecin, des activités dans une troupe ambulante et des déménagements incessants, de la musique pour le théâtre de foire [le théâtre Saint-Germain et le théâtre italien. Rameau se fixe dans la capitale à ce moment, à l’âge de 40 ans] à Paris… : où est le génie français que l’on comparera plus tard à Bach ? A une époque où l’on commence à composer jeune et en grande quantité (Telemann, Vivaldi ou Strauss ont déjà composé l’essentiel de leur œuvre à son âge), Rameau ne représente pas grand-chose à 50 ans : il est connu seulement comme violoniste, claveciniste et organiste (certes, le meilleur du royaume), ainsi que comme théoricien.
Alexandre de la
PouplinièreGravure par Bachelou d'après
Louis Vigée
Photo Roger-Viollet
Un début de reconnaissance vient avec la musique qu’il compose pour un spectacle de « sauvages réels » : sa musique est vive, colorée et belle. Dans la foulée, il fait la connaissance de celui qui va changer son destin : le fermier général Le Riche de La Pouplinière [cet homme, l’un des plus riches de France – les fermiers généraux sont chargés de prélever l’impôt pour le roi, il ne leur est pas défendu de prélever une commission -, est amateur d’art et accompagne le succès de Rameau pendant plus de 20 ans. Il entretient un orchestre à domicile constitué des meilleurs musiciens. Il apporte à la fois son aide matérielle à Rameau, et lui permet d’essayer ses œuvres - réputées souvent injouables en raison de leur difficulté - sur les meilleurs spécialistes. Haut lieu de la vie artistique et intellectuelle, l’hôtel du richissime mécène permet la rencontre avec Voltaire, rebuté dans un premier temps par le caractère du compositeur, mais finalement conquis par sa musique. La rencontre avec Rousseau y débute fort mal aussi, mais ne s’arrange pas par la suite. Rameau quitte La Pouplinière à l’âge de 70 ans]. Il a 50 ans (la fin d’une vie et d’une carrière à l’époque) lorsqu’il compose sa première œuvre représentée à l’opéra : Hippolyte et Aricie [tragédie lyrique, dans la tradition de Lully], d’une qualité musicale peu commune. L’accueil chaleureux du public est encourageant et le rêve de Rameau se réalise : il devient en quelques années le plus grand musicien français. Dardanus (sa troisième tragédie lyrique [c’est le nom donné à l’opéra à l’époque en France, par opposition avec l’opéra italien]), composé à 56 ans, est parmi les plus belles œuvres de cette époque, la musique [le livret est par contre critiqué, ce qui incite Rameau à réécrire une grande partie de la musique cinq ans plus tard sur un nouveau texte] en est même exceptionnelle. Les Indes galantes (son premier opéra-ballet [divertissement typiquement français qui s’inspire de la tragédie lyrique ; le texte y a peu d’importance, c’est la danse qui y joue le rôle essentiel]), composé à 52 ans est à nouveau un chef-d’œuvre, dont les danses [la réputation de Rameau devient très grande dans le domaine de la danse, tant chez les danseurs que chez les chorégraphes. Un spécialiste allemand déclare au début du XXe siècle que Rameau est le plus grand compositeur de ballet de tous les temps] impressionnent beaucoup. Rameau a donc le don de réussir à la fois dans le registre sérieux - voire tragique - et dans le registre léger.
Extrait de Dardanus annoté de la main de
Rameau © BnF
Il disparaît en pleine gloire à 81 ans après avoir été anobli [notons cependant que Mme de Pompadour - favorite de Louis XV - n’aimait ni l’homme, ni sa musique, et qu’elle obtient qu’on ne représente pas plus de deux opéras de rameau par an], et avoir obtenu une pension de la cour et le titre de compositeur du cabinet du roi. À son inhumation à l’église Saint-Eustache à Paris font écho de nombreuses cérémonies dans plusieurs villes du royaume.
L’homme des « querelles »
Première querelle
Personnage
d'Hippolyte et Aricie
© BnF
La première tragédie lyrique [Hippolyte et Aricie. Il y en aura cinq autres ensuite, dont Dardanus] de Rameau reprend le cadre [un prologue faisant l’éloge du roi et cinq actes, à l’imitation des tragédies littéraires. Le sujet est emprunté à la mythologie ou à l’histoire] de celles écrites par Lully plus d’un demi-siècle auparavant. Sa réputation s’établit à partir de ce moment, mais justement sur une forme ancienne, jugée dépassée par beaucoup. Les admirateurs de Lully [le compositeur Campra déclare à qu'il y a « assez de musique dans cet opéra pour en faire dix » et que « cet homme les éclipserait tous »], mort près d’un demi-siècle plus tôt, n’y trouvent pas leur compte, car la musique de Rameau est beaucoup plus riche, surprenante et variée (mais l'écriture de la musique évolue beaucoup en cinquante ans). Diderot dans Les bijoux indiscrets nomme Lully Utmiutsol et Rameau Utrémifasollasiututut afin de souligner la simplicité du premier et la richesse d'invention du second. C’est là l’objet de la première querelle, entre Lullystes et Ramistes, à vrai dire fort injuste puisque Rameau admirait [il lui rend d’ailleurs hommage dans Hippolyte et Aricie en citant certains éléments de son Alceste, d’une grande réputation] Lully. Cette querelle n’aurait certainement pas eu lieu si Rameau avait composé la même musique dans un moule autre que celui de la tragédie lyrique… et s’il avait eu un autre caractère.
Deuxième querelle
La « Querelle des Bouffons » [elle naît après plusieurs représentations de la pièce La serva padrona de Pergolèse à Paris - d’ailleurs pas pour la première fois - ] naît au début des années 1750 ; elle oppose les partisans des écoles italienne [l’école dominante en Europe, à laquelle la France est l’une des dernières à résister] et française. Les premiers se regroupent derrière le philosophe Rousseau [qui fut compositeur de musiques assez légères avant de devenir philosophe. Il pratique une musique où domine la mélodie] : c’est le « coin de la reine » [nommé ainsi car ses partisans se groupaient à l'Opéra derrière elle]. Les autres, le « coin du roi» , se placent derrière Rameau et veulent entendre une musique de belle construction, où toutes les voix (et pas seulement le chant des castrats) ont leur importance. Le coin de la reine proclame donc que le style français doit maintenant céder sa place au style italien, à l’honneur partout en Europe. Il faut de la légèreté, il faut faire entendre les airs virtuoses des sopranos et castrats) sans qu’ils soient gênés par un accompagnement trop compliqué. Cette querelle se serait certainement apaisée plus vite si Rameau ne s’était pas mis à dos tant de monde de par son caractère et de par le monopole [reproduisant - les Lettres patentes en moins - ce que fit Lully au siècle précédent] qu’il détient sur la scène française.
Troisième querelle
La dernière querelle naît dix ans après la disparition de Rameau : elle oppose les Gluckistes [les défenseurs de l’opéra français ; Gluck est alors considéré comme le continuateur de Rameau] et les Piccinistes [les défenseurs de l’opéra italien représenté par Piccini, compositeur italien en vogue à l’époque. Ne pas confondre avec Puccini, grand compositeur d’opéras mort au XXe siècle]. Elle est l’occasion de citer les opéras de Rameau comme les représentants les plus parfaits de l’opéra français… quelle évolution !
L’autre Rameau : le théoricien
Traité de l'Harmonie réduite
à ses principes essentiels
© BnF
Rameau s’était fixé la réalisation de deux rêves : écrire pour la scène – ce fut un triomphe, une révélation même – et convaincre les plus grands musiciens et mathématiciens du bien fondé de ses théories. Quelles sont-elles ?
Parvenu à 40 ans, il commence à publier ses réflexions théoriques sur la musique dans plusieurs volumes. Il est persuadé que le système harmonique [les enchaînements, le type d’accords utilisés] utilisé à son époque repose sur des principes physiques et mathématiques (ce qui n’est pas faux), et que l’harmonie musicale doit être la référence de toute science (ce qui semble exagéré). Il recherche jusqu’à la fin l’approbation des plus grands mathématiciens.
Le premier ouvrage théorique, le Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, écrit à 39 ans, a un succès retentissant (Bach en Allemagne, Haendel en Angleterre en ont connaissance). D’autres écrits d’une importance inégale suivent durant 40 ans. L’âge avancé et le caractère de l’auteur n’incitent pas à une passion débordante pour ses écrits, qualifiés par certains de « radotage » : on préfère largement écouter ses œuvres, qui restent à l’affiche après sa mort.
Rameau aura donc été incompris toute sa vie, car il considérait ses écrits comme la partie la plus importante de son œuvre.
A retenir
- Le mauvais caractère [« son cœur et son âme sont entièrement dans son clavecin ; dès qu’il le ferme, il n’y a plus personne ») selon un de ses contemporains. Rameau appartient à ces créateurs chez lesquels il faut tâcher d’oublier le caractère pour mieux apprécier les beautés de l’œuvre : il faut donc oublier l’homme brutal, avare, sans humanité, mauvais époux, père et oncle que décrit Diderot dans Le neveu de Rameau] de Rameau lui attire des haines tenaces et fait de lui le centre de "querelles" importantes.
- Son art est souvent comparé à celui de Lully (de cinquante ans son aîné), à juste titre parce qu’il continue à utiliser les mêmes formes que lui, mais à tort pour ce qui est du contenu, plus riche (l’écriture de la musique a évolué en plus de cinquante ans!).
- Il commence sa carrière à l’opéra à 50 ans (auparavant Rameau, organiste et théoricien, est moins connu) et devient le plus grand compositeur français de son époque, à l’opéra comme dans les autres domaines. Il est souvent comparé à Bach au XXe siècle pour la richesse de son écriture ; ses rythmes dansants lui font attribuer la réputation de meilleur spécialiste de la danse de son époque (la suite de danses Dardanus en est un bon exemple).
- Il aurait voulu qu’on le reconnaisse avant tout comme un grand théoricien. Il développe dans de nombreux écrits (lettres et traités) l’idée que le système harmonique de la musique est la base de toute science, et tente d’en convaincre les plus grands mathématiciens… sans réel succès.