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Saxophone Summit

Jazz à La Villette (31/08/2005)

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Le Saxophone Summit se présente, ainsi que son nom le laisse entendre, comme une « réunion au sommet » de trois saxophonistes (principalement ténors) dont l’influence a largement dominé le paysage du jazz dans les années 1980-1990 : David Liebman, Joe Lovano et Michael Brecker. D’après un texte rédigé par David Liebman pour son carnet de bord en ligne Intervals, ce groupe s’est constitué – comme souvent pareille réunion de stars – à la demande d’un festival en 1998. Familiers les uns des autres, les trois musiciens se connaissaient de longue date pour être actifs à New York depuis plusieurs années mais ils n’avaient pas eu nécessairement l’opportunité de partager la scène en dehors de rencontres informelles. Malgré leur intense activité, Liebman, Lovano et Brecker prirent l’habitude de se retrouver au club Birdland de New York une fois par an jusqu’à ce qu’en octobre 2003, le groupe puisse prendre corps plus durablement à la faveur d’une tournée européenne qui déboucha sur l’enregistrement d’un disque, « Gathering of Spirits » (Telarc, 2004) dont le programme est quasiment identique à celui du concert qui fut donné à la Cité de la musique.

Conçu dès l’origine comme un moyen pour les trois hommes de rendre hommage à l’une de leurs influences communes, John Coltrane (1926-1967), ce groupe qui place sur un même plan trois solistes de stature équivalente s’inscrit dans la tradition des « batailles de ténors » qui, dès les big bands de l’ère Swing dans les années 1930, se plaisait à confronter les talents d’improvisateur de musiciens jouant du même instrument, procédé spectaculaire qui contribuait à enflammer le public. Ce « dispositif » fut exploité de manière plus commerciale au milieu des années 1940 par l’impresario Norman Granz, sur disque comme sur scène dans le cadre des concerts « Jazz at the Philharmonic » (JATP), pour lequel certains des plus grands jazzmen se prêtaient à ce jeu de l’affrontement musical. Tout en s’engageant parfois dans ce registre, le Saxophone Summit se démarque en partie de ce modèle par le désir de formaliser les échanges entre soliste sur un répertoire spécifique (par opposition aux standards et blues des jam sessions) et de souligner les différences stylistiques entre les trois solistes plutôt qu’à les mettre en compétition. Ainsi Michael Brecker pouvait-il dire alors : « Arrivé à ce point de notre existence, nous avons chacun de fortes personnalités sur notre instrument et des sensibilités musicales bien définies, j’en suis certain. Ce que nous essayons de faire lorsque nous nous retrouvons, c’est de créer un cadre qui mette en lumière nos différences. »

Michael Brecker, cependant, ne se fait pas entendre au cours de ce concert. Absent car hospitalisé, il luttait alors contre la maladie – on peut entendre David Liebman y faire allusion dans l’annonce qu’il fait à la fin du premier morceau – qui devait l’emporter un peu plus de deux ans plus tard. Le groupe se présente donc amputé de l’un de ses membres. Leader officieux du groupe, Liebman est responsable du choix de la section rythmique : le pianiste Phil Markowitz (1952) avec lequel il a abondamment collaboré, le contrebassiste Cecil McBee (1935) et le batteur Billy Hart (1940) auquel Liebman est associé dans le quartet Quest. Loin de se contenter d’accompagner les trois saxophonistes, cette section rythmique contribue – tout particulièrement sous l’effet du jeu dense de Billy Hart – à dynamiser les solistes.

Organisé dans le cadre d’une édition du festival Jazz à La Villette placée sous le sceau de John Coltrane, ce concert se décompose en deux parties. Durant la première, le quintet interprète des morceaux composés par ses membres : Alexander the Great (de Joe Lovano), est présenté par son auteur comme un salut au John Coltrane qui fit partie du fameux quintet de Miles Davis ; The 12th Man, une composition de Phil Markowitz et Tricycle de David Liebman, qui donne à chacun l’opportunité de s’exprimer en solo « a cappella ». La seconde partie du concert consiste en l’interprétation intense de trois compositions de John Coltrane : India, Peace on Earth et Impressions. Pour l’occasion, le Saxophone Summit redevient un sextet en accueillant dans ses rangs le propre fils de John Coltrane, Ravi, également saxophoniste.

Dans leur ambition à célébrer la musique de Coltrane, les trois musiciens avaient en particulier à cœur de s’attacher à « la dernière période de Coltrane, lorsque John a eu recours à plusieurs soufflants dans de libres improvisations collectives qui dégageaient une incroyable intensité » (Liebman). Tiré d’un concert au Japon de 1966, Peace on Earth est le plus représentatif de ces morceaux, datant d’une époque où John Coltrane avait pris à ses côtés le saxophoniste Pharoah Sanders. India et Impressions renvoient davantage au groupe que Coltrane forma en 1961 avec Eric Dolphy à la clarinette basse, immortalisé sur disque au cours d’un engagement au Village Vanguard.

Après la disparition de Michael Brecker, Ravi Coltrane s’est vu proposer de faire partie intégrante du Saxophone Summit qui, en 2008, a publié un second album, « Translinear Light » (Telarc).

Vincent Bessières