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The RH Factor

Jazz à La Villette (10/09/2004)

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Présentation du concert

Connu et reconnu comme un représentant emblématique du retour à la « tradition » et un trompettiste d’expression straight-ahead, Roy Hargrove a surpris son monde, en 2003, à la publication de l’album « Hard Groove ». Loin des quintets prenant modèle sur le jazz des années 1960 à la tête desquels il s’était fait connaître, son disque le présentait dans un environnement résolument électrique, sur un répertoire à forte composante funk, accueillant une pléthore de musiciens allant de nouvelles stars de la nu-soul (une soul rajeunie au son du hip-hop) et des figures emblématiques du rap, jusqu’aux vétérans du jazz-funk en passant par des spécialistes du rhythm’n’blues, voire du gospel, quelques « requins » de studio et une poignée de jazzmen habitués à dépasser les clivages de genres. Présenté sous le nom collectif de RH Factor, le groupe à l’origine des différents morceaux est, en fait, une association informelle de musiciens passés par le studio Electric Ladyland à New York où le trompettiste avait pris ses quartiers pendant deux semaines et demi, à la manière des groupes de hip-hop qui élaborent leurs albums in situ, à l’aide de leurs proches et d’un ingénieur du son, en l’occurrence Russell Elevado, dit « The Dragon », reconnu pour son travail à l’ancienne (c’est-à-dire fidèle aux techniques analogiques) sur les albums des chanteurs D’Angelo, Alicia Keys ou des rappeurs de The Roots…

C’est à la suite de sa rencontre avec D’Angelo, figure proéminente du courant nu-soul (ou neo-soul) qui le fit participer à son album « Voodoo » (2000), et après avoir tourné à ses côtés sur scène, que Roy Hargrove décidait de révéler une facette demeurée largement inaperçue de sa personnalité en renouant ouvertement avec la musique de son adolescence et la variété noire de son époque. Un changement radical, reflet des ambiguïtés d’une génération de musiciens ayant grandi dans le R’n’B, apparue à l’heure du hip-hop, mais ayant choisi la voie d’une forme d’orthodoxie musicale en revenant à une expression très ancrée dans le jazz des années 1960. Dans la lignée de sa collaboration avec D’Angelo (invité en retour sur les albums du RH Factor), Hargrove avait également œuvré auprès du rappeur Common (« Like Water for Chocolate ») et de la chanteuse Erykah Badu (« Mama’s Gun »), à l’instigation du producteur James Poyser, membre du collectif des Soulquarians regroupant les principaux acteurs de ce renouveau de la musique populaire afro-américaine plus ou moins en rupture avec l'industrie phonographique. Réunissant une équipe aux talents variés, Hargrove trouvait également appui auprès de jazzmen tels que le bassiste Reggie Washington ou le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart, auteur de la chanson Forget Regret. Lui-même s’essayait à jouer des claviers et à chanter, doublant la voix de la chanteuse Renee Neufville.

Selon Hargrove, cette expérience (poursuivie en 2006 avec l’album « Distractions » et abondamment jouée sur scène) s’apparentait à un retour aux sources et à son adolescence à Dallas, où sous l’influence d’un père qui écoutait les hits de la pop afro-américaine bien plus que du jazz, le trompettiste s’était imprégné des disques de Roberta Flack, Earth Wind & Fire, The Temptations, The Four Tops, James Brown et, référence évidence, Parliament Funkadelic de George Clinton auquel il reprend deux titres, I’ll Stay et l’emblématique Give Up the Funk. S’appuyant sur la présence spectaculaire de deux batteurs et sur une basse électrique, les concerts du RH Factor s’apparentent désormais à des shows énergiques où les morceaux s’enchaînent sans temps mort. La coloration électrique due à la présence d’un guitariste et au recours à différents types de claviers anciens (orgue, synthétiseurs, piano électrique etc.) est renforcée par les effets utilisés à la fois par les saxophonistes et le trompettiste lui-même, à la même manière du Miles Davis qui, à l’orée des seventies, était fasciné par Jimi Hendrix et Sly Stone. L’attrait de Roy Hargrove pour les musiques populaires dans la communauté noire semble, d’ailleurs, s’inscrire à la suite de plusieurs tentatives de « cross-over » engagée par des trompettistes en lesquels il se reconnaît volontiers des aînés, qu’il s’agisse de Lee Morgan cultivant les boogaloos, Freddie Hubbard et ses productions pour Atlantic ou CTI, ou encore Donald Byrd qui, avec ses Blackbyrds et sous la houlette du producteur Larry Mizell, quittait le bebop pour un jazz-funk qui rencontrait l’assentiment du public.

Au-delà de sa dimension commerciale, en effet, le RH Factor s’avère une usine de synthèses des différents genres de la musique noire envisagée comme un vaste continuum, du gospel à la techno de Detroit en passant par l’afro-beat et, bien évidemment, le hip-hop. Son succès public interroge indirectement la place du jazz et sa dimension populaire à une heure où il demeure largement ignoré de la communauté qui l’a engendré.