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Willem Breuker Kollektief : "Faust"

Le Merveilleux (17/02/2003)

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Originaire d'Amsterdam, le saxophoniste, clarinettiste, compositeur et chef d'orchestre Willem Breuker fut, dans les années 60, l'un des éléments moteurs d'une nouvelle musique européenne , mouvement musical à la fois issu du jazz et s'en démarquant pour aller à la recherche de ses propres cultures et traditions. Mais, contrairement à nombre de ses confrères d'alors, Breuker ne se limite pas à la free music improvisée et aborde très tôt la composition. Cofondateur en 1967 de ICP, la première maison de disques européenne autogérée, il crée sa propre compagnie, BVHaast, en 1974, en même temps qu'il forme un orchestre de dix à douze musiciens, le Willem Breuker Kollektief, qui, au fil des ans, va se forger une immense réputation.

Très attaché à l'aspect visuel de la musique, une musique forte et directe qui conjugue, en une exécution rigoureuse, précision, humour et liberté, Willem Breuker applique ses idées dans des spectacles de théâtre musical où les musiciens de l'orchestre deviennent eux-mêmes les acteurs de la pièce. Refusant les barrières entre musiques « sérieuses » ou non, il manifeste une passion très vive pour les plus « triviales » (orgues mécaniques, harmonies et fanfares, mélodies populaires, etc.) comme les plus savantes (classiques et contemporaines). Breuker s'intéresse tout particulièrement aux musiciens qui, comme Gershwin, Weill ou Morricone, dont il interprète souvent les œuvres avec son Kollektief, ont su combiner des formes différentes pour produire une musique de qualité, parfois d'écriture difficile mais accessible au plus large public, ce qui demeure sa préoccupation constante. Chez lui, la densité et la complexité n'empêchent pas la lisibilité, et les fréquents rebonds, cassures rythmiques et intégrations d'éléments parfois incongrus, sont destinés à maintenir en éveil l'attention de l'auditeur/spectateur.

L'intérêt de Willem Breuker pour le cinéma procède de la même pensée créatrice et critique. Il n'illustre ni n'habille des images mais cherche à faire entrer la musique dans l'action. D'où une collaboration étroite avec les metteurs en scène. Dès 1966, il écrit (sic) une partition à la graphie délirante pour Sigaar 70 de Tjebbe van Tijnen et joue en quartette sa première musique pour Johan van der Keuken, Un film pour Lucebert . Ce film marque les débuts d'une étroite et longue collaboration entre le musicien et le cinéaste documentariste : onze musiques parmi lesquelles Le Nouvel Âge de glace (1974), Les Palestiniens (1975), La Jungle plate (1978), Le Maître et le Géant (1980), I Love Dollars (1986), sur les trente et quelques écrites par Breuker pour le cinéma. Accepter d'écrire la musique pour une œuvre cinématographique ancienne, qui plus est muette, peut donc apparaître pour Breuker comme une gageure, une sorte de défi monumental, d'autant que le film de Murnau dure plus d'une heure trois quarts – la dimension de l'œuvre est donc celle d'un opéra. Ce projet musical n'est pourtant pas en contradiction avec son travail, d'autant que la musique, interprétée en direct par le Kollektief, va vivre sous nos yeux en même temps que les images. Outre une expérience antérieure sur un film muet, Willem Breuker a composé de nombreuses musiques pour des pièces de théâtre d'Aristophane, Hugo Claus, Peter Handke, Roland Topor, Antonin Artaud, Alexandre Dumas et, bien sûr, Bertolt Brecht. Mais cette parfaite connaissance de cet auteur et du cabaret berlinois (Kurt Weill, Hanns Eisler) n'a guère d'influence sur le travail effectué avec l'œuvre de Murnau, cinéaste allemand certes contemporain, mais qu'on rattache plutôt aux mouvements expressionnistes. Les scènes sont lentes, les expressions des acteurs théâtrales et amplifiées. Breuker s'est donc astreint à composer en suivant rigoureusement chaque séquence, chaque image, et dans le mouvement même d'une action qui laisse peu de place à l'improvisation. Le compositeur s'est réservé le droit d'exploiter toutes les possibilités musicales sans chercher à recréer ou à pasticher une musique d'époque. Il en résulte une partition riche, dense, attrayante, parfois amusante et qui doit retenir l'attention. En fait, Murnau et Breuker manifestent des approches voisines. Ils cherchent la simplicité, la clarté, rejettent tout ce qui surcharge l'écriture ; leur travail possède une qualité « plastique » faite de mouvement, de décalages, d'instabilité, de contrastes : les oppositions de timbres et juxtapositions rythmiques du second correspondent aux ombres et aux reflets du premier, servis chez l'un comme chez l'autre par la maîtrise du récit et un sens aigu de la progression dramatique.

Charles Jameux parlait, à propos de Murnau, de « transfiguration poétique de la réalité ». Musicien « réaliste » et d'action, Willem Breuker détient également les bases solides nécessaires à un envol vers les sphères du fantastique et du merveilleux. La légende de Faust a, après Goethe, inspiré de nombreux musiciens (Spohr, Berlioz, Gounod, Schumann, Liszt, Busoni…). Libre à chacun désormais d'ajouter Breuker à cette prestigieuse assemblée.

Jean Buzelin

[extrait des notes de programme]