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Paul Motian and the Electric Be Bop Band

Jazz à La Villette (11/09/2003)

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S’affirmant comme leader depuis le début des années 1980, Paul Motian a mené depuis plusieurs années deux groupes en parallèle qui, malgré leur différence de taille, ne sont pas sans points communs. D’une part, un trio équilatère qu’il forme avec le guitariste Bill Frisell et le saxophoniste Joe Lovano, groupe qui s’est progressivement dégagé de formations plus étoffées (premier album en 1984, « It Should Have Happen a Long Time Ago », ECM) et qui s’ouvre périodiquement à différents invités (Geri Allen, Charlie Haden, Dewey Redman, Lee Konitz…) ; d’autre part, son Electric Be Bop Band, créé en 1991, qui réunit de jeunes musiciens moins notoires, et qui, en plus d’une décennie d’existence, aura fait office de révélateurs de talents. Au-delà de l’absence remarquable de piano (pour un musicien qui fut étroitement associé à Bill Evans, Paul Bley et Keith Jarrett), ces deux formations se ressemblent par l’association qu’elles opèrent entre les sonorités du saxophone ténor et de la guitare, la seconde pouvant apparaître comme une sorte d’excroissance de la première qu’elle dédouble puisqu’elle repose sur une instrumentation à deux saxophones et deux guitares électriques dont les titulaires, depuis l’origine, sont loin de s’être montrés insensibles à l’influence respective de Lovano et Frisell.

Les répertoires de ces deux groupes, en outre, ne sont pas sans convergence. Explicite dans l’intitulé (à certains égards iconoclaste) de sa formation la plus large, Paul Motian renoue avec ses premières amours pour le bebop en rejouant non seulement des thèmes associés à Charlie Parker et Bud Powell mais encore en revisitant régulièrement les œuvres de Thelonious Monk (« Monk in Motian » avec le trio en 1988 ; « Play Monk and Powell » avec l’EBBB en 1999, notamment), y compris les plus obscures — Motian avait, jeune, brièvement joué avec Monk dans les années 1950. Le concert débute par deux thèmes de Thelonious Monk et une composition de Charlie Parker, Quasimodo, figure au programme. Loin d’être exclusive, cette référence au bop se combine à un goût prononcé pour les standards, parfois les plus communs : sous le titre générique de « On Broadway », Paul Motian leur a consacré plusieurs disques entiers avec son trio mais il en figure toujours quelques-uns dans les albums et les concerts de l’Electric Be Bop Band, comme ici It Never Entered My Mind. Ce sont, par ailleurs, ses propres talents de compositeur que le batteur met en avant, interprétant nombre de ses pièces aux contours évanescents, d’une étrangeté harmonique certaine, aux mélodies fragiles, qui font l’originalité de son écriture, en correspondance avec son jeu de batterie. Le répertoire de ses groupes s’élargit enfin à des thèmes composés par certains membres, comme c'est le cas avec New Moon du guitariste Steve Cardenas.

Apparu à un moment où la scène new-yorkaise du jazz et l’industrie phonographique était largement dominées par la vague du néo-bop sous l’influence tutélaire de Wynton Marsalis, l’Electric Be Bop Band, en se démarquant de toute approche straight-ahead sur un répertoire pourtant marqué du sceau de la tradition, sonnait comme une invitation à échapper à l’orthodoxie et à repenser les rapports entre thématique et improvisation, en une sorte de négatif de ce qu’avaient pu incarner les Jazz Messengers du batteur Art Blakey. A cet égard, la présence, dans la toute première mouture de l’orchestre, de Joshua Redman, alors perçu comme un « young lion », avait de quoi surprendre. Plusieurs saxophonistes qui se caractérisent par une double culture lui ont succédé depuis, formant différentes paires : Chris Potter, Chris Cheek, Pietro Tonolo et Tony Malaby. Côté guitares, on a vu associés Kurt Rosenwinkel, Brad Shepik, Wolfgang Muthspiel, Steve Cardenas, Ben Monder et Jakob Bro, soit une série d’instrumentistes plus redevables à Bill Frisell et Pat Metheny qu’à Charlie Christian ou Wes Montgomery. L’EBBB se démarquait aussi, dès l’origine, en comptant dans ses rangs des musiciens extra-américains en un temps où le néo-bop s’affichait comme le fait de jeunes instrumentistes afro-américains. Il fut aussi plébiscité par un producteur européen, Stefan Winter, qui publia six albums de la formation en dix ans, sur le label JMT puis Winter & Winter. En 1992, à l’occasion d’un concert à la Knitting Factory – épicentre de la scène alternative du New York downtown – le batteur déclarait à un journaliste du New York Times : « C’est un orchestre de be-bop électrique. J’en ai eu l’idée il y a quelques années. Je voulais jouer la musique avec laquelle j’ai grandi dans les années 1940 et 1950. (…) Le traditionalisme ne me sert à rien. L’instrumentation est importante pour que la musique sonne différemment. C’est aussi plus difficile car nous nous rendons compte que le fait qu’un morceau soit bon ne suffit pas à ce qu’il sonne bien joué par deux guitares. Nous avons fait une tournée européenne récemment et nous nous sommes rendu compte que les morceaux de Monk marchaient vraiment bien. »

En incitant ses musiciens à improviser en parallèle, en se passant de piano pour jouer une musique dont la sophistication harmonique semblait avoir rendu les pianistes indispensables, Paul Motian faisait se rejoindre deux univers longtemps considérés comme antagonistes : le be-bop et la musique du premier quartet d’Ornette Coleman inauguratrice du free jazz. Son approche coloriste de la batterie, en tant qu’accompagnateur comme soliste, n’est redevable que de manière distancée aux rythmiques bop, tant dans ses sonorités que dans ses interventions. Attentif à valoriser les mélodies, ouvrant des espaces dans lesquels les solistes ont la possibilité d’improviser de manière « ouverte », jouant parfois sur des tempos flottants ou suggérés, la musique se développe dans des demi-teintes, les sonorités mêlées des guitares électriques et l’association des timbres des ténors contribuant à brouiller les lignes et les repères au profit de climats et de textures desquels les voix individuelles se détachent avant de se fondre dans la masse sonore collective, dans des jeux de miroirs et de correspondances caractéristiques de la musique de Paul Motian.

Vincent Bessières