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Tomasz Stanko Quartet

Jazz à La Villette (10/09/2003)

 Ecouter le concert

Considéré comme l’un des plus importants parmi les musiciens de jazz polonais, Tomasz Stanko est l’un des rares à avoir réussi à mener une carrière d’envergure internationale sans avoir à faire le choix, comme certains de ses compatriotes (Zbigniew Seifert, Adam Makowicz, Michael Urbaniak par exemple), de s’expatrier durablement. Sa notoriété, cependant, doit beaucoup à ses échanges avec de nombreux musiciens étrangers, notamment issus de l’Europe du nord, avec lesquels les collaborations, éphémères ou durables, ont été nombreuses et variées. Ce « nomadisme » et la confidentialité dans laquelle le jazz a été contenu pendant des années derrière le Rideau de fer ont longtemps occulté, par conséquent, la partie de sa carrière que Tomasz Stanko a menée dans son propre pays. Bien qu’il ait renoué avec le label allemand ECM à partir de 1994, lequel a donné à son travail une ampleur internationale, les formations avec lesquelles il avait l’habitude de jouer en Pologne ont longtemps été éclipsées par les « projets » internationaux ou les rencontres phonographiques organisées sous l’égide du producteur Manfred Eicher. Ainsi, ce n’est qu’en 2001 que le trompettiste a pu enregistrer pour la première fois depuis longtemps, avec le groupe qui l’accompagne régulièrement en Pologne.

Formé de musiciens nettement plus jeunes que lui auprès desquels il fait office de « père » musical, ce quartet est à ses côtés depuis 1994. Le pianiste Marcin Wasilewski, le contrebassiste Slawomir Kurkiewicz (âgés de 18 ans à leurs débuts avec le trompettiste) et le batteur Michal Miskiewicz (16 ans, quant à lui) étaient déjà réunis au sein d’un trio, le Simple Acoustic Trio, avant même que Stanko ne les sollicite (ils continuent d'ailleurs à mener carrière en parallèle sous cette forme). Ces musiciens avaient développé une entente et une écoute réciproque que n’ont fait que renforcer le cours des ans et leur expérience auprès de Stanko, qui a d’abord travaillé avec eux essentiellement en Pologne. Doté d’une formation académique et adeptes du jeu sur les standards, ils ont appris, au contact de celui qui fut un pionnier de la free music européenne, à « ouvrir » leur jeu collectif et à pratiquer l’improvisation libre, sans pour autant renier leur goût pour des formes plus traditionnelles. C’est à l’occasion de la parution d’un second disque enregistré avec ce même quartet qu’a eu lieu le concert de Stanko au festival de jazz de La Villette. A un titre près, le programme est d’ailleurs composé exclusivement de morceaux figurant sur cet album, « Suspended Night », enregistré quelques mois plus tôt, en juillet 2003, à Oslo.

Comme dans le précédent, « Soul of Things » (août 2001), le répertoire se présente sous la forme de « variations » numérotées en chiffres romains, qui sont en fait la reprises de compositions anciennes remodelées par le quartet. Plus que dans tout autre contexte, Tomasz Stanko y laisse s’exprimer l’influence directe (et assumée) qu’a eue sur lui Miles Davis. Si l’on peut reconnaître, en effet, dans le traitement de la sonorité de sa trompette, une gamme de teintes et d’effets très large qui doit à Don Cherry et Lester Bowie, c’est essentiellement au natif de Saint-Louis que se réfère le trompettiste polonais quand il considère les principes à l’œuvre dans son quartet. Ceux-ci s’apparente fortement à cette « liberté contrôlée » développée par Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams au sein du second quintet de Miles Davis (1965-68), groupe décisif dans l’évolution de la musique de jazz par sa capacité à s’émanciper des structures sans les refuser pour autant. La parenté est évidente dans la seule couleur générale de la sonorité du groupe, malgré l’absence d’un saxophoniste, et sa manière d’aborder des pièces qui, loin d’être des compositions figées, sont envisagées, effectivement, comme des prétextes à « variations ». Les contours mélodiques restent incertains, les thèmes sont plus suggérés qu’énoncés et les préambules par lesquels débutent les interprétations participent à l’installation de climats sombres et étranges qui nimbent chaque morceau. L’attachement de Stanko à la mélancolie traditionnellement associée à la musique polonaise n’est pas étranger non plus à ces atmosphères crépusculaires et tourmentées. La section rythmique s’exprime ainsi dans la descendance de ses aînés américains, privilégiant les interactions et l’allusion dans son jeu, adepte des fluctuations de tempos, des cheminements en parallèle et, sous les doigts de Marcin Wasilewski, de mouvements harmoniques qui témoignent de l’intérêt qu’il a prêté à Herbie Hancock, Keith Jarrett et Chick Corea. Elle sert admirablement le lyrisme flottant aux élans dramatiques de Tomasz Stanko qui trouve, dans ce contexte, l’occasion de mettre en œuvre ses ressources les plus expressives.

Vincent Bessières