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Gerald Wilson/Big band du Conservatoire de Paris

Play the Music of Gerald Wilson (28/05/2003)

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Arrangeur de l’orchestre de Jimmie Lunceford à l'âge de 21 ans à peine, auteur de partitions pour Count Basie et Duke Ellington, Gerald Wilson s’est affirmé, dans les années 1960 à Los Angeles, à la tête de sa propre formation comme l’un des maîtres de l’écriture pour big band en publiant sur le label californien Pacific Jazz, entre 1961 et 1969, une série d’albums remarquables tant par leur répertoire mêlant compositions originales et arrangements de thèmes du jazz moderne que par leurs interprètes comptant parmi les meilleurs solistes de la Côte Ouest. Légataire de la tradition de la Swing Era dont il fut l’une des dernières plumes, mais également réceptif aux innovations de son temps, marqué par la musique de film (il a travaillé pour Hollywood) tout en étant sensible à laisser s’exprimer les individualités présentes dans les rangs de son orchestre, son art de compositeur reste attaché à certaines valeurs fondamentales du jazz (le blues, le swing, qu’on l’entend défendre entre deux pièces du programme) tout en révélant une sensibilité coloriste à la musique européenne du début du XXe siècle. Il est en cela proche à certains égards d’un Gil Evans, même s’il conserve un enracinement plus franc dans le jazz, sensible à l’idée de défendre et d’illustrer l’aboutissement de la musique de sa communauté dans un contexte orchestral. C’est à ce titre que François Théberge lui a proposé de venir diriger le big band du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et de lui faire interpréter quelques-unes des œuvres marquantes de son répertoire.

Les deux premiers morceaux de ce concert, You Better Believe It et Blues For Yna Yna figuraient sur le premier album réalisé par Gerald Wilson en septembre 1961 pour la firme Pacific. Ils empruntent leur forme au blues, « the folk music of black people » ainsi que le rappelle en préambule le vétéran du swing. Le premier remonte à l’époque où Gerald Wilson appartenait à l’orchestre de Count Basie (1948), d’où son sous-titre de One For the Count ; il fait la part belle aux conceptions en vogue dans les big bands noirs des années 1930. Le second, inspiré au compositeur par le chat de ses filles, est une « blues waltz » entêtante (un blues ternaire très en vogue à l’heure du hard bop) sur tempo médium qui, à l’origine et comme le précédent, accueillait en soliste l’organiste Richard Groove Holmes. Egalement au programme, Jeri est la troisième composition qui figurait aussi sur ce premier album.

Les deux titres suivants, Teri et Milestones, ont fait leur apparition sur « Moment of Truth », le deuxième album de Wilson chez Pacific, enregistré à la fin de l’été 1962. Teri mettait à l’origine en valeur le guitariste Joe Pass sur de délicats contre-chants. Comme Jeri et Nancy Jo, Wilson l’a dédié à l’une de ses trois filles (dont le surnom vaut pour titre) mais c’est aussi, ainsi que son auteur l’annonce, un hommage à l’un de ses compagnons de route, le trompettiste Clark Terry. Superbe adaptation pour grand orchestre, la version de Milestones qui suit est l’occasion d’un hommage à un autre trompettiste de Saint-Louis : Miles Davis – Carmell Jones en était le soliste dans la version initiale. Autrefois intitulé Triple Chase, The Sax Chase met en avant en revanche, comme son nom l’indique, les différents membres de la section de saxophones qui prennent chacun leur tour un solo.

Troisième orchestration qu’il ait jamais écrite, Hi Spook remonte aux débuts de la carrière de Gerald Wilson, lorsqu’à l’âge de 21 ans, en 1939, il rejoignit les rangs de l’orchestre de Jimmie Lunceford, avant de s’installer à Los Angeles. A l’inverse, les deux morceaux suivantes comptent parmi les œuvres les plus récentes du compositeur puisqu’elle sont extraites de « Theme for Monterey », une œuvre d’une quarantaine de minutes en cinq mouvements écrite en 1997 sur une commande du festival de Monterey en Californie qui, chaque année, propose à un musicien d’écrire une suite orchestrale. Romance et Lyon’s Roar en constituent les deux premiers mouvements et font entendre l’évolution d’un compositeur qui n’a cessé d’approfondir les ressources de son art. Romance est une ballade interprétée au soprano. Inspirée par les paysages de la ville côtière californienne, Lyon’s Roar (dédicace au fondateur du festival Jimmy Lyons) est sous-titrée « homage to 17 Mile Drive and Carmel By the Sea » en référence à deux lieux fameux de Monterey. Comptant également parmi les œuvres récentes, et nommée d’après l’une des rues principales de Chicago, State Street Sweet a été composée et enregistrée, quant à elle, en 1995 sur l’album éponyme.

Enregistré pendant l’été 1966, Carlos fut composé comme un salut à Carlos Arruza, un matador mexicain qui s'était tué quelques mois plus tôt dans un accident automobile. Ce thème figurait sur l’album « The Golden Sword » dans lequel Gerald Wilson affirmait son goût – commun avec Gil Evans – pour l’Espagne (on y entendait une adaptation d’un air de Manuel de Falla), la tauromachie et la musique latino-américaine. C’est un autre torero que salue Viva Tirado, en fin de concert : Jose Ramon Tirado. Ce titre est devenu un véritable hit en 1970 dans la reprise qu’en a faite le groupe El Chicano issu de la communauté latino de Los Angeles. Gerald Wilson doit notamment son intérêt pour la culture hispanique à son épouse d’origine mexicaine, Josefina, à qui la composition du même nom, très ellingtonnienne, est dédiée. « I always write music about people and places », confie Gerald Wilson entre deux morceaux : « J’écris toujours de la musique à propos de gens et de lieux. » Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles les œuvres qu’il donne à entendre sont parmi les plus évocatoires et les plus heureuses que le jazz en grande formation comprenne à son répertoire.

Vincent Bessières