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Kenny Barron Quartet : Hommage à Wayne Shorter et Billy Strayhorn

La transcription (12/11/2002)

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Plus que toute autre musique, le jazz est un rite de passage et de possession, au-delà de la vie et de la mort. Musique de l'instant et de l'éphémère, fragilité et volatilité sont ses coordonnées. Mais son destin se confond avec celui du disque qui lui a donné les clefs de l'éternité. L'enregistrement est la seule transcription du jazz, sans laquelle son histoire n'existerait pas. Louis Armstrong, bien avant la fin de sa vie, se baladait partout dans le monde avec ses deux magnétophones, de peur que l'un ne tombe en panne, enregistrant intégralement chacun de ses concerts, épouvanté à l'idée qu'une seule note de lui ne fût enregistrée pour la postérité. Pour tous les grands jazzmen , l'improvisation a potentiellement la valeur d'une composition définitive, d'une œuvre durable, dont la transcription a posteriori ne sera qu'un squelette. C'est pourquoi, au cours de l'histoire du jazz, quelques grands musiciens plus angoissés ou précis que d'autres ont préféré confier une part de leur génie à l'écriture. Leurs noms se comptent sur les doigts des deux mains, et parmi eux figurent Billy Strayhorn et Wayne Shorter. Billy Strayhorn est mort, à 52 ans, en 1967. Wayne Shorter est, depuis 1933, de plus en plus vivant. Leurs destins se ressemblent beaucoup, musicalement. Barman dans un drugstore, Strayhorn rencontre Duke Ellington en 1938, et sera jusqu'à sa mort son double au point qu'il est impossible de les distinguer en duo de pianos, et que les grandes compositions de Strayhorn ( Chelsea Bridge , Lush Life , Passion Flower , etc.) semblent plus ellingtoniennes que celles du patron. Même l'indicatif définitif de l'orchestre, Take the A Train , est de Strayhorn, et non d'Ellington ! Quant à Wayne Shorter, même s'il a déjà 31 ans et une belle carrière derrière lui (notamment dans les Jazz Messengers d'Art Blakey), c'est en devenant l'alter ego de Miles Davis en 1964, puis de Joe Zawinul en 1971 que ce saxophoniste tourmenté s'impose comme l'un des plus fascinants compositeurs du jazz contemporain.

Tout grand jazzman a son jardin secret où, à côté des « standards » issus du répertoire populaire, il cultive amoureusement les œuvres de ses pairs. Steve Lacy consacre une bonne part de sa vie à Thelonious Monk. Chick Corea et Keith Jarrett se passionnent pour Bud Powell, comme jadis Mingus pour Ellington. Le jazz est à la fois ouvert et familial : les jazzmen ont de vraies passions pour d'autres jazzmen. Pour Kenny Barron, c'est aujourd'hui Shorter et Strayhorn : un choix a priori inattendu de la part d'un pianiste dont le dernier disque est une suite de compositions personnelles dédiées au Brésil. Moins surprenant, il est vrai, quand on connaît son histoire, qui se confond au plus haut niveau avec celle du jazz des quarante dernières années : un swing incessant entre ses racines et ses multiples sources de renouvellement. A 19 ans, Kenny Barron remplaçait l'Argentin Lalo Schifrin dans le quintette de Dizzy Gillespie. Depuis, il n'a jamais cessé de naviguer au plus près sur cette route très étroite où le meilleur du jazz croise avec dignité beaucoup d'autres musiques. Il n'était pas facile d'être le pianiste d'un Stan Getz dépressif dans les années 1970, ni de se consacrer à l'œuvre de Thelonious Monk pendant de longues années après sa mort.

Depuis vingt ans, Kenny Barron a fait le choix de jouer avec tout le monde, de sacrifier son ego à cette joie du jazz qui ne supporte aucune compromission avec le « showbusiness ». Il est ainsi devenu non seulement le pianiste le plus admiré de sa génération, mais le plus respecté. C'est un pur et dur, mais sans purisme et d'une rare délicatesse. Sa virtuosité tranquille et ses improvisations fulgurantes en font l'égal méconnu mais indiscutable d'un Herbie Hancock, d'un Keith Jarrett ou d'un McCoy Tyner. Debussy disait qu'en musique « le maître se distingue par le choix de ses maîtres ». Pour qui flaire un tant soit peu l'essence du jazz, le choix de Wayne Shorter et de Billy Strayhorn par Kenny Barron est une miraculeuse évidence !

Gérald Arnaud

[extrait des notes de programme]