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Nguyên Lê "Celebrating Jimi Hendrix"

Electric Body/Rétrospective Jimi Hendrix (20/10/2002)

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A une époque où il semble que la modernité doive paradoxalement se référer aux seventies pour prouver son avant-garde, et que la question des styles soit de plus en plus chaotique tant ceux-ci s'interpénètrent, et que les cultures se mélangent, on pourrait se dire qu'un guitariste de jazz jouant la musique de Jimi Hendrix n'est qu'une autre « victime de la mode ».

Le guitariste Nguyên Lê défait les étiquettes : il nous entraîne depuis longtemps d'un style, d'une époque ou d'une culture à l'autre, par la diversité de ses expériences : de l'Orchestre national de jazz à Ultramarine en passant par Michel Portal, disques « Tales from Viêt-Nam », « Maghreb & Friends » ou ses trios avec Peter Erskine ou Renaud Garcia-Fons.

Il ne s'agit pas de faire un quelconque « revival » de Hendrix, mais de le lire comme si c'était un livre essentiel. Puis d'amener cette musique vers des univers que Hendrix aurait sans doute aimé explorer aujourd'hui, le jazz, les nouvelles musiques électroniques et la World Music. Et de le jouer avec cette attitude profondément « jazz » qui allie le respect de la tradition au sens de l'improvisation à partir du « standard ». Avec cet engagement brûlant et viscéral dans la musique que nous transmet Jimi Hendrix.

Nguyên Lê assaisonne le Voodoo Child

« Au départ, j'ai eu envie de dire merci au père de la guitare électrique moderne, à celui qui fait qu'on est passé de la guitare amplifiée à la guitare électrique en apportant la dimension du bruit dans la musique », déclare Nguyên Lê, ancien guitariste d'Ultramarine, aventurier infatigable de la six-cordes jazz qui s'est également illustré avec bonheur dans des domaines aussi variés que le rock, le funk, la musique contemporaine, la musique électronique, les projets ethniques… Aujourd'hui, c'est sur le répertoire du génial guitariste gaucher qu'il a choisi de se pencher, avec l'appétit et le sens de la recherche qui le caractérisent. « On parle toujours de Hendrix comme d'un génie de la guitare mais c'était aussi un songwriter exceptionnel et un symbole politique et culturel de son époque. J'ai vite laissé de côté l'aspect "guitar-hero" au look psychédélique et trouvé beaucoup plus intéressant de montrer à quel point ses compositions pouvaient se prêter à tous types d'interprétation. »

L'idée initiale du projet remonte à 1983. A cette époque, Nguyên Lê décide de s'amuser à traiter des morceaux du répertoire hendrixien comme des standards de jazz, histoire d'improviser autour de ces thèmes. « L'idée de départ, c'est des musiciens de jazz qui s'amusent à jouer du rock. On a parfois tendance à se prendre un peu au sérieux dans le jazz. En rock, il est plus facile de faire les choses pour le plaisir parce que c'est une musique plus simple et plus directe, qui privilégie l'émotion sur l'intellect et permet de communiquer plus facilement avec le public. Le plus important chez Jimi Hendrix, c'est l'émotion qu'on sent dans chaque note. Il y a une telle charge dans chacune d'entre elles que c'est comme s'il jouait pour la dernière fois. »

On sait que Jimi Hendrix souhaitait enrichir son vocabulaire en se frottant à la scène jazz à la fin de sa vie. Grand amateur de rencontres musicales, le guitariste s'est illustré dans plusieurs bœufs devenus légendaires avec des jazzmen comme Larry Coryell, John McLaughlin ou Roland Kirk. Trente ans après, Nguyên Lê a choisi d'imaginer comment tordre les compositions de Hendrix vers le jazz en y insufflant les méthodes de travail actuelles et en rêvant de prolonger ses travaux inachevés. « On sait qu'il avait contacté le grand arrangeur Gil Evans pour un disque et une série de concerts. J'ai essayé d'imaginer ce que ça aurait donné, en ajoutant des éléments de musiques traditionnelles qu'on trouve aujourd'hui. L'idée du disque est née en janvier dernier, très naturellement. Je sortais de plein d'expériences musicales étiquetées "world jazz" avec des albums comme Tales from Viet-nam ou Maghreb and Friends, projets nés autour d'un mariage avec des musiques traditionnelles. La réflexion qui m'anime est la suivante : quelle peut être l'identité musicale d'une communauté ethnique vivant dans un pays occidental ? »

Aujourd'hui, les dix titres consignés sur l'album Purple, Celebrating Jimi Hendrix bénéficient à leur tour de ces réflexions. «  Globalement, j'ai considéré le répertoire de Hendrix comme une musique américaine. N'étant pas américain moi-même, quelle peut être ma réponse pour jouer cette musique ? Comment trouver ma voie pour jouer ça d'une manière qui soit sincère et qui me corresponde à moi, fils d'immigrés vivant en France ? C'est ce qui m'a amené à contacter la batteuse américaine Terri Lyne Carrington, qui m'a fourni l'authenticité dont j'avais besoin.  » En traitant chaque titre dans une couleur résolument différente, le guitariste s'est autorisé à explorer différentes veines de l'univers hendrixien. «  Le concept dominant est de montrer un autre regard sur la musique de Hendrix. » Pour le titre Voodoo Child ( slight return ), Lê a choisi d'explorer l'inspiration africaine du musicien. « On sait que Jimi Hendrix a fait le bœuf avec des musiciens gnawa lors d'un séjour à Essaouira. Sur Voodoo Child , j'ai mis en parallèle la transe vaudou évoquée dans le texte, et celle des gnawas. »

En se donnant comme but d'élargir au maximum les directions possibles dans l'interprétation, Nguyên Lê signe un hommage vivant et inventif, qui célèbre l'intemporalité des compositions de Jimi Hendrix. « Ça m'a intéressé de montrer un morceau comme The Burning of the Midnight Lamp sous un autre jour. J'ai transformé ce titre un peu grandiloquent et baroque en ballade, afin de mettre la mélodie en valeur. En revanche, pour Manic Depression, j'ai privilégié une approche plus rythmique. Quant au morceau à la tonalité asiatique de ce disque, il fallait que je le fasse à cause de mes racines. Et l'expérience dont parle Hendrix dans Are You Experienced, j'ai choisi de la voir comme une entrée dans le rituel bouddhiste. »

Entouré d'un très beau groupe qui comprend Terri Lyne Carrington à la batterie, Michel Alibo à la basse et Aïda Khann au chant, Nguyên Lê a décidé de prolonger la magie du disque avec plusieurs représentations sur scène. Pour le concert événement de la Cité de la musique, on signale la présence en invité spécial du trompettiste Paolo Fresu, musicien au jeu fin et souple très marqué par Miles Davis. « Sa participation au concert est un clin d'œil au projet de rencontre entre Jimi Hendrix et Miles Davis, qui n'a malheureusement jamais pu voir le jour », s'amuse Nguyên Lê.

Olivier Nuc

[extrait des notes de programme]