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Joachim Kühn Trio

(16/01/2001)

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Un trio inédit, qui semble surgir autant de l'amour des systèmes que de la force des lignées, et qui combine le sens du lyrisme, la rigueur de l'échange et l'appétit des aventures.

Joachim Kühn d'abord, le plus secret archange des claviers qui soit aujourd'hui après une traversée exemplaire de toutes les modalités du jazz (free, rock, contemporain), du début des années soixante à nos jours, sans exclusive aucune, et sans jamais d'autre recherche que celle, exigeante, qui découle du désir de musique. Passion des sons, des instruments – on le sait aujourd'hui encore saxophoniste alto en dialogue possible avec Ornette – et raison d'un système qu'il nomme « diminué et augmenté », dans la continuité d'un Jean-Sébastien Bach, voire des musiciens de l'École de Vienne, autant que dans le prolongement de l' harmolodie colemanienne. On a dit de cette dernière, au-delà du jeu de mot entre harmonie et mélodie, qu'elle fait le pari de l'accord des libertés en un sens politique aussi bien que musical. Joachim Kühn est par excellence le musicien toujours précieux d'être là au bon moment ; et libre à nous d'accepter les rendez-vous qu'il nous a donnés…

Charnett Moffett ensuite, contrebassiste rare et puissant, dont l'une des vertus est de savoir croiser les chemins de l'urgence musicale, chez un Kenny Garrett en plein travail de deuil, un Wallace Roney en recherche d'identification, ou plus récemment un McCoy Tyner décidé à en découdre de nouveau avec le clavier. On n'a pas oublié non plus sa présence aux côtés d'Ornette Coleman et de Geri Allen, pour l'une des formations avec piano du compositeur de Lonely Woman , avant celle où officie désormais le pianiste de ce soir. Et l'on sait, au-delà même de l'origine de son prénom (composé de Charles, son père, et d'Ornette, dont ce dernier fut le batteur et l'ami d'enfance), l'importance qu'il faut accorder au tempérament familial au sein de l'énergique et débridée « Moffett Family ». Avec lui, c'est la mémoire qui vient s'ajointer à la musicalité, faisant se recouper les nécessités de l'innovation et celles de la continuité.

Denardo Coleman enfin. Intégré aux formations paternelles dès l'âge de neuf ans, étonné de voir qu'on s'intéressait à lui comme à un musicien alors qu'il restait un enfant, il a également participé, depuis, aux travaux et enregistrements de sa mère, la poétesse Jayne Cortez. C'est dire qu'entre langue maternelle et référence paternelle, il s'est accoutumé à la tradition qui veut que les tambours du jazz sonnent comme un langage, ultime écho de la fonction ancestrale et africaine attribuée aux percussions. Rien de moins convenu que la rencontre de ces trois musiciens (instrumentistes, compositeurs) qui s'inscrivent dans les modalités d'un chant qui vient des profondeurs, et qui produit dans son énonciation les formes de sa modernité. De l'émotion au sens, et retour. Un bien beau programme en somme.

Philippe Méziat

[extrait des notes de programme]