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Carte blanche à James Newton et Yacouba Mamouni

Le jazz en quête d'Afrique (13/05/2000)

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En octobre 1999, la Cité de la musique accueillait triomphalement des chanteurs et instrumentistes héritiers de l'Empire Mandingue (XIIe-XVe siècle). Le groupe Mamar Kassey porte le nom d'un des héros de l'Empire Songhaï qui régna sur les rives du Niger au cours de la période suivante, contemporaine de la Renaissance européenne (XVIe siècle)... Fondateur de cet ensemble, le chanteur et flûtiste Yacouba Moumouni appartient à l'ethnie peule (ou fulbe). La majorité de ses quelque 15 millions de membres disséminés dans tout le Sahel sont encore des éleveurs plus ou moins nomades. Or la flûte est par essence l'instrument universel du musicien solitaire au sein de la nature. Le petit Yacouba était berger jusqu'au jour où, devenu orphelin, on l'a placé comme boy à Niamey (pour 15 francs par mois, pendant 17 ans !). Par bonheur, c'est dans ce cadre qu'il a pu rencontrer son maître, le flûtiste Harouna Marounfa. Plus encore que leurs luths et tambours, la flûte est l'instrument favori des Peuls et celui qui leur confère le plus de prestige musical parmi les peuples voisins.

Cette fameuse « flûte peule » n'a pourtant rien d'extraordinaire. Ce n'est qu'une tige de mil percée de quatre trous, que les jeunes n'hésitent pas à remplacer – avantageusement, disent-ils – par un tube de métal ou de plastique ! Tout est dans le « style » : joué en oblique, avec une embouchure sobrement aménagée, ce simple tuyau devient, entre les mains d'un musicien inspiré, une flûte « enchantée » au sens propre du terme. Car le flûtiste peul ne se contente pas de souffler ; il chante dans sa flûte et son chant invente par intermittence une deuxième voix qui, à son tour, va tirer de l'instrument des harmoniques qui en feront jaillir une troisième, voire une quatrième voix : née du silence et de la solitude, la flûte peule invente seule sa polyphonie.

Cette passion jubilatoire (qui s'exprime par l'improvisation à la flûte) a mis longtemps à gagner le jazz : cet instrument n'y a guère été qu'un supplétif des anches jusqu'au moment où le génial Eric Dolphy l'adopta dans les années 1960, incité par son maître californien Buddy Colette qui fut aussi le mentor de James Newton. A son tour, ce dernier a délaissé les saxophones pour la flûte traversière européenne, métallique, dont il a su maîtriser parfaitement le répertoire classique tout en s'intéressant aux flûtes traditionnelles. On comprend son coup de foudre pour Yacouba Moumouni, rencontré lors des ateliers du festival Banlieues Bleues...

Depuis, James Newton est allé retrouver son nouvel ami chez lui, au Niger, où ils ont préparé ensemble cette création commune, commande de la cité de la musique. Au dialogue des flûtes s'ajoute celui des cordes et des percussions. La contrebasse aux accents latins du Panaméen Santi Debriano répond aux luths traditionnels komsa (deux cordes) et molo (trois cordes), à la guitare cristalline d'Abdoulaye Alhassane et à la basse électrique de Harouna Abdou. La batterie de Don Moye (qui africanisa les drums au sein de l'Art Ensemble de Chicago) épouse facilement divers tambours nigériens : le petit douma, la calebasse percutée et surtout le merveilleux kalangou, un des ces tambours d'aisselle à tension si mélodieux, qui peuvent moduler sur plus de deux octaves et font de leurs virtuoses de grands « chanteurs » dans toute la musique ouest-africaine.

Gérald Arnaud

[d'après les notes de programme]