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Laurent de Wilde Trio : hommage à George Gershwin

« certains l'appellent George » (02/10/1998)

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Enregistrés dans le cadre d'un cycle consacré par la Cité de la musique au compositeur américain George Gershwin (1898-1937), les trois titres interprétés par le trio de Laurent de Wilde font partie de ces œuvres passées dans le répertoire des jazzmen qu'on appelle « standards ». Bien qu'elles n'aient pas été écrites dans le but de servir de véhicule à l'improvisation, ces chansons popularisées par des comédies musicales ou des films à succès ont été reprises par les musiciens de jazz pour leur qualité mélodique mais également du fait de la richesse de leur canevas harmonique.

Composé par Gershwin en 1935, The Buzzard Song est connue des musiciens de jazz moderne grâce à l'interprétation qu'en a donnée Miles Davis sur un arrangement de Gil Evans en ouverture de l'album réalisé par les deux hommes en 1957 sur les airs de l'opéra Porgy and Bess dont elle est extraite. Rejouée bien plus tard par Gil Evans en duo avec Lee Konitz (« Lee & Gil, Anti-Heroes », 1980), cet air – ainsi que le souligne Laurent de Wilde en préambule – est loin d'être le plus fréquenté par les musiciens de jazz et n'est que rarement repris en dehors des relectures intégrales de l'opéra de Gershwin, telles que celles données par Ella Fitzgerald et Louis Armstrong en 1957 ou Ray Charles et Cleo Laine en 1976. Accompagné par une « rythmique américaine », constituée du contrebassiste Paul Imm (1956-), installé en Allemagne mais très actif sur la scène française, et du batteur Dion Parson (1967-), auquel Laurent de Wilde avait fait appel pour enregistrer son album « Spoon-a-Rhythm », le pianiste fait montre de son agilité imaginative, porté par la régularité de ses partenaires et leur swing infaillible. Dion Parson donne un bel aperçu de son talent dans un solo sur un tag de piano (un motif joué parallèlement en boucle) .

Egalement tirée de Porgy and Bess, la ballade I Loves You, Porgy, en revanche, compte parmi les plus jouées dans le jazz. Billie Holiday en donna une version mémorable et l'arrangement somptueux de Gil Evans a souligné le pouvoir d'émotion de cette chanson, mais ce thème est surtout devenu une référence pour les pianistes de jazz depuis que Bill Evans l'a enregistré au cours des concerts légendaires qu'il donna avec son trio (Scott LaFaro et Paul Motian) au Village Vanguard en 1961. Depuis, Steve Kuhn, Richie Beirach, Marc Copland, Fred Hersch et McCoy Tyner l'ont également enregistré. Laurent de Wilde en donne une version très délicate, qui débute par des belles variations en solo autour du thème original. Son chorus ainsi que son accompagnement le long de celui de Paul Imm prolongent cet esprit. Ils donnent ensuite à leur interprétation un léger parfum soul (jeu en arrière du temps) qui illustre combien les thèmes de Gershwin peuvent s'adapter sans perdre leur caractère.

Quant à Liza, troisième pièce au programme, dont le titre complet est Liza, All the Clouds'll Roll Away , il figurait au générique de la comédie musicale Show Girl (1929). Fort populaire dès l'origine, cette chanson fait partie des airs les plus connus écrits par George Gershwin et demeure ancrée dans la culture américaine. Elle fut très tôt adoptée par les jazzmen de la Swing Era. Pour l'anecdote, Vicente Minnelli et Judy Garland, qui l'avait abondamment interprétée, donnèrent le prénom de Liza à leur fille en hommage à son auteur et à son frère parolier, Ira. Parmi les nombreuses interprétations de ce thème, signalons la version en duo de Chick Corea et Herbie Hancock dont Laurent de Wilde peut légitimement revendiquer l'influence. Lui-même en donne une interprétation dynamique qui rappelle également ce qu'il doit à McCoy Tyner, jouant habilement d'effets de tensions et de réitérations avant de laisser Paul Imm et Dion Parson échanger une série de brillants « quatre/quatre » (à tour de rôle, chacun improvise sur quatre mesures).