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Louis Sclavis : "Périphérie" [extraits]

Cité - jazz (31/03/1995)

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Chez Louis Sclavis, l'itinéraire de l'instrumentiste et celui du musicien sont inséparables de celui de l'artiste : dès l'orée des années soixante-dix, il rejoint la mouvance de l'improvisation puis ce groupe qui, sous le nom de Workshop de Lyon, conquerra sous toutes les latitudes une légitimité de repère privilégié dans la forme européenne de cette expression musicale. A l'ARFI de Lyon (l'Association à la recherche d'un folklore imaginaire) dont il fait partie, le clarinettiste et saxophoniste développe son goût pour la pluralité des sources : du jazz au musiques européennes, « populaires » ou « savantes », ce qui compte avant tout, c'est de puiser la matière d'une expression artistique, de maîtriser le conflit de la forme et de l'expression, de préserver le sens dans la construction, de garder intacte l'émotion dans le développement du discours, de laisser sourdre la pulsion dans l'univers repérable de la raison. Toujours en quête de nouveaux défis, après s'être confronté aux musiques de Duke Ellington et de Jean-Philippe Rameau (évidemment traitées avec la plus grande liberté), il va cette fois « interpréter un lieu » : la salle des concerts de la cité de la musique, envisagée comme instrument de création grâce à l'étendue de ses possibilités modulaires.

Avec quelques-uns de ses partenaires favoris (le violoniste Dominique Pifarély, le guitariste Marc Ducret, le tromboniste Yves Robert, le violoncelliste Ernst Reijseger), il va créer Périphérie , « pièce musicale en trois actes pour dix musiciens et une salle » qui fera circuler la musique entre la scène principale (où l'essentiel du groupe sera repris par un dispositif de sonorisation), la petite scène centrale (où se feront entendre tour à tour les solistes improvisateurs, dans une acoustique naturelle), et trois balcons situés sur la première galerie, à l'arrière, côté cour, et côté jardin (où trois percussionnistes joueront des marimbas et xylophones). Cette confrontation entre l'acoustique naturelle et les sons amplifiés mettra en évidence la singularité de la position d'écoute de chaque auditeur-spectateur : tel, qui se trouvera près de la scène principale, sonorisée, percevra les percussions établies à la périphérie comme l'écho du lointain ; tel autre, près d'un marimba, jouira d'un équilibre acoustique rétabli par sa position même entre les sources sonores. Un dialogue, qui rappelle parfois la forme du répons, s'établira entre les parties écrites pour l'ensemble sonorisé, les solistes-improvisateurs (sonorisés ou non selon qu'ils seront sur la scène principale ou sur la petite scène centrale), et les percussionnistes de la galerie exclusivement dévolus à l'interprétation de parties écrites. Ces derniers seront comme un lien entre la scène principale et la petite scène centrale, reprenant les éléments thématiques de l'ensemble pour introduire les solistes, et inversement. En jouant sur la circulation du son et sur les déséquilibres dynamiques délibérément créés par le dispositif, Louis Sclavis parie sur la disponibilité d'écoute de chacun, que sa position singulière dans l'espace conduira à prendre conscience de l'identité sonore du lieu. Le déroulement se fera selon trois actes distincts : prendre possession du lieu, s'y adapter, le quitter… Nul doute que, une fois encore, Louis Sclavis saura faire chanter l'imaginaire en se saisissant de tous ces fragments du réel, magnifiés par une mise en jeu inédite : l'essence même du geste artistique…

[extrait des notes de programme]