> Dossiers pédagogiques > Repères musicologiques > Jazz

Carla Bley 4x4

(27/10/2000)

 Ecouter le concert

Rare femme leader-compositeur-arrangeur, la pianiste Carla Bley, depuis plus de trente ans, rayonne comme un astre tenace et discret. Après la tournée, en 1998, qui accompagna la publication de trois albums (Escalator over the Hill, Fancy Chamber Music et Tropic Appetites, chez Watt/ ECM), elle revient à la tête d'une nouvelle formation, inaccoutumée : un double-quartet avec deux fins rythmiciens (le bassiste Steve Swallow et le percussionniste Dennis Mackrel), une place de choix aux instruments à vent, un orgue côtoyant le piano de l'égérie du jazz. Une pareille formule, qui, de surcroît, présente un casting superbe, constitue une matière idéale pour cette artisane, si habile à travailler les masses sonores, les couleurs et les contrastes.

Le groupe 4x4 selon Carla Bley : « Nous avions eu l'idée d'un big band réduit. Il a fallu supprimer trois trompettes, trois trombones et trois instruments à anche. Il en est resté notre section rythmique carrée et quatre instruments à vent. À Copenhague, nous avons eu l'occasion d'essayer cette nouvelle formule. Elle fonctionnait bien. J'ai appelé mon agent et lui ai demandé de m'organiser une tournée. »

Commentaire de certaines œuvres par Carla Bley :

Baseball : « La grande bataille entre Mark McGwire et Sammy Sosa était dans tous les journaux télévisés, et quand le morceau a pris forme, j'ai décidé de l'appeler Baseball . Aucun des extraits de fanfare joués à l'orgue n'y était avant qu'il ait ce nom. J'ai pensé que ce serait drôle d'y ajouter quelques mélodies sportives célèbres, mais je n'avais assisté qu'à un match dans toute ma vie et n'en regardais jamais à la télé. J'ai téléphoné à ma fille, qui se plaignait toujours du bruit des jeux quand elle habitait près du Fenway Stadium à Boston. Elle se souvenait de plein d'airs de fanfares et me les a chantés au téléphone. »

Blues in 12 Bars and Blues in 12 Other Bars : « L'idée du premier morceau m'est venue pendant que Steve Swallow et moi étions à Copenhague. On m'avait prêté un synthétiseur Kurzweil un peu endommagé. C'est donc cet instrument qui est responsable du tour qu'a pris le premier titre, Blues in 12 Bars and Blues in 12 Other Bars . Il ne pouvait pas tenir les notes ni contrôler le volume. La seule musique qui sortait de ce truc était quelque chose que je n'imaginais entendre que dans un bar. »

Les Trois Lagons : «  Les Trois Lagons a commencé par être une commande du Festival de jazz de Grenoble. On m'a demandé de choisir un hors-texte dans un livre de découpages d'Henri Matisse qui s'appelle « Jazz », et de m'en inspirer pour composer une œuvre. J'ai choisi des motifs qui s'appelaient tous "Lagons" et ai écrit le morceau en regardant un vrai lagon de ma fenêtre. On l'a joué en trio (avec Andy Sheppard et Steve Swallow) au festival de Grenoble en 1996. Comme il était prévu d'y ajouter d'autres musiciens plus tard, je l'ai réorchestré pour Fancy Chamber Music en 1996 et une nouvelle fois pour 4X4 fin 1999, lors d'un séjour avec Steve Swallow dans une petite île des Caraïbes. »

Sidewinders in Paradise : « Il y avait beaucoup d'oiseaux et nous adorions surtout écouter chanter les passereaux au crépuscule. Chaque soir pendant nos duos, les oiseaux et les grenouilles avaient l'air de nous accompagner. Je me suis mise à enregistrer et à transcrire les mélodies des passereaux, à la recherche d'une idée pour un morceau. Une de mes cassettes usagée ne s'est enregistrée que sur une piste. Sur l'autre, Sidewinder, un morceau impressionnant de Lee Morgan était resté gravé. En le réécoutant j'ai tout de suite compris ma chance : un nouveau morceau était né ! Les oiseaux sonnaient merveilleusement bien sur le motif rythmique qui ne s'était pas effacé. Plus tard, alors que je retravaillais le tout, il s'est trouvé que la phrase Stranger in Paradise s'adaptait aux premières mesures des changements d'accords. Je l'ai donc intégrée au morceau. Ailleurs, c'était les coassements à deux notes des grenouilles que nous entendions tous les soirs qui figuraient à l'arrière-plan. Le morceau une fois terminé, je n'ai eu aucun mal à lui trouver un nom : Sidewinders in Paradise. Presque tout était « emprunté », alors pourquoi ne pas faire la même chose avec le titre ? »

Utviklingssang : « J'avais déjà écrit une version pour 4X4 du morceau que nous jouerions en rappel à la fin des concerts. C'était le même que celui que nous utilisions en trio. Étant donnée sa place, nous ne l'annoncions jamais, et souvent des gens venaient nous demander à la fin des concerts « C'était quoi, le nom de ce joli morceau ? » La réponse n'était pas très jolie, sauf peut-être pour les Norvégiens, mais nous nous pincions les lèvres comme des poissons et essayions de dire « Utviklingssang ». Il y a des années un organisateur m'avait demandé de composer quelque chose d'un peu scandinave pour une tournée que je faisais avec les Scandinavian All-stars. J'avais refusé parce que je trouvais que c'était une idée ridicule, mais le morceau m'était venu tout seul. J'attendais d'arriver à Oslo, où se déroulaient les répétitions, pour lui donner un titre. En chemin pour la première séance, j'ai vu un défilé de manifestants dans l'avenue principale. J'ai demandé à mon guide contre quoi ils protestaient. Il m'a répondu que les saumons et les rennes de Laponie étaient menacés par la construction de barrages destinés à fournir plus d'énergie aux villes du sud de la Norvège. Un des mots qui revenaient sur les banderoles des protestataires était « Utvikling ». Il m'a dit que ça signifiait « développement ». Je lui ai demandé comment traduire « Chanson du développement » en norvégien ; et voilà, c'était Utviklingssang. »

[d'après les notes de programme]