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Concerts enregistrés

Avishai Cohen

© Dalle

Né le 20 avril 1970 à Jérusalem (Israël).

Il y a une dizaine d’années encore, chacun s’appliquait à signaler l’homonymie pour ne pas confondre les deux Avishai Cohen du jazz,  l’un contrebassiste, l’autre trompettiste, tous deux actifs à New York dès le début des années 1990. L’immense popularité acquise par le premier rend la précision aujourd’hui facultative…sauf si l’on parle du second. Le contrebassiste doit sa notoriété à son incroyable faculté à incarner, au sein d’une formule en trio longuement rôdée, une certaine idée du jazz au tournant de notre siècle. Son travail en que bassiste, compositeur et leader a su rencontrer le goût de toute une génération d’auditeurs attirés par un jazz à la fois décloisonné et « mondialisé » au plan stylistique, spectaculaire et exigeant, mais musicalement toujours accessible. Avec un rien d’audace, on pourrait comparer Avishai Cohen à son aîné Marcus Miller, autre bassiste plébiscité par le public : l’un s’inscrit dans une esthétique de métissage musical dans des formules plutôt acoustiques, l’autre s’étant singularisé du côté de la fusion et de l’électronique. Si la carrière de Miller a été lancée, puis définitivement installée par Miles Davis (« Tutu »), c’est Chick Corea qui fut le plus illustre des mentors pour Avishai Cohen, dix ans plus tard.

Pianiste lui-même jusqu’à l’adolescence, il reçoit d’abord une solide formation classique en Israël. Deux années passées avec ses parents aux Etats-Unis, à Saint Louis, lui permettent de découvrir le rock anglais mais également Jaco Pastorius grâce à un premier professeur de basse électrique. De retour en Israël, il perfectionne cet instrument à l’armée avant de se procurer une contrebasse et de recevoir un an d’enseignement classique intensif. Ce sera ensuite l’immersion dans le milieu musical new yorkais, la fréquentation assidue des clubs de jazz, la New School de Manhattan (où il rencontrera son congénère Brad Mehldau)... une façon décisive pour son esthétique future : il apprend à se confronter et à aimer des expressions variées telles que funk, afro-cubaines, musiques africaines et latin jazz. Il étudie d’ailleurs avec Andy Gonzales, le bassiste de l’orchestre d’Eddie Palmieri. Son engagement aux côtés du pianiste panaméen Danilo Perez (avec le batteur Jeff « Tain » Watts) s’explique dès lors assez facilement, parallèlement à la création d’un premier groupe de six musiciens. C’est alors, vers 1996, que Chick Corea le recrute, lui et une bonne partie de son groupe, pour constituer son nouveau sextette Origin. Un peu plus tard, il est avec Jeff Ballard le bassiste du Chick Corea New Trio (« Past, Present & Future, 2000). Mieux encore, son premier album sous son nom, « Adama », est enregistré en 1998 sur le label Stretch, fondé par Corea : ce dernier y est invité, naturellement aux côtés de Perez et de Mehldau.

Le compositeur et fin harmoniste et rythmicien qu’est Avishai Cohen doit sans doute beaucoup à sa pratique précoce du piano, renforcée par sa fréquentation de tels maîtres de l’instrument. Il explique même que, composant au clavier, il sait exactement ce qu’il attend de cet instrument (interview parue en 2008 dans Jazzman n°147).

D’où sa prédilection pour la formule du trio de piano, quasiment jamais négligée depuis une dizaine d’années après une série de premiers albums avec son International Vamp Band (comprenant souvent des percussions additionnelles ou des cordes, comme dans « Colours » ou « Unity »). Sam Barsh est le pianiste du trio jusqu’en 2007 (albums « At Home », « Continuo »), Shai Maestro jusqu’en 2011 (« Gently Disturbed »), le jeune et talentueux Nitai Hershkovits depuis cette date (« Duende » en duo). A la batterie, Itamar Douari puis Amir Bresler ont remplacé Mark Guiliana dans le trio.

Avec une remarquable cohérence, les mêmes caractéristiques s’entendent au fil des différentes moutures du trio, qui privilégie les compositions aux standards : mélodies entêtantes construites en boucle, rythmiques complexes jouant sur des métriques changeantes, subtils dégradés harmoniques provenant le plus souvent du soin porté... à la partie de basse (ainsi dans le célébrissime Remembering). Avishai Cohen aime évoquer son concept de « basse au premier plan » et celui de mélodie comme trame narrative autour de laquelle tout s’organise. Doté (par le travail plus que par la nature) d’une dextérité et d’une justesse exceptionnelles, il fait preuve d’un lyrisme mélodique qui s’abreuve à deux sources principales : la première provient nettement de son imprégnation précoce par le répertoire classique, la seconde de son attachement à ses racines juives, et notamment aux chansons traditionnelles sépharades.

Sorti en 2009 (Blue Note), « Aurora » est le premier album sur lequel on l’entend chanter, bien que cela soit pour lui une pratique courante sur scène. Il y fait appel à l’hébreu, l’anglais, l’espagnol mais aussi le dialecte ladino, autrefois parlé par les juifs sépharades en Espagne, qu’il a choisi d’exhumer. Pour autant, difficile d’associer plus directement Cohen à ceux qui l’ont précédé dans la réappropriation de la musique traditionnelle juive, de John Zorn à David Krakauer ou Don Byron. Pas plus qu’elles ne sont exclusivement tournées vers son pays natal, les racines musicales d’Avishai Cohen ne sont pas seulement ni d’abord dans le jazz, ce qui paradoxalement contribue à en faire l’un des musiciens emblématiques du jazz d’aujourd’hui : indépendant (il a fondé son propre label, Razdaz, en 2003), voyageur depuis son jeune âge, éclectique par curiosité. Le succès qu’il rencontre est indissociable d’une certaine avidité contemporaine pour ces valeurs, mais plus encore du mélange d’authenticité, d’énergie et de charge émotionnelle que ce musicien d’exception sait y associer.

Vincent Cotro (Juin 2013)