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Concerts enregistrés

Robert Glasper

© Dalle

Piano, claviers

Né le 5 avril 1978 à Houston (États-Unis), Robert Glasper appartient à une génération de jazzmen dont l’adolescence a été profondément marquée par la culture hip-hop. Après les premières tentatives de rapprochements entre ces deux genres dans les années 1990 – plus ou moins concluantes parce que le soliste parvenait difficilement à trouver sa place dans le son global (cf. Donald Byrd invité par Guru, Greg Osby sur « 3D-Lifestyle », voire même Miles Davis sur l’album posthume « Doo-Bop ») –, Robert Glasper est l’un de ceux qui, aujourd’hui, parviennent à intégrer de façon équilibrée des éléments spécifiques au hip-hop et à la New Soul (sorte de R’n’B contemporain) au sein d’un contexte jazz.

Robert Glasper a grandi dans un milieu éminemment musical. Sa mère Kim Yvette, chanteuse et pianiste, l’intègre très tôt au chœur gospel de l’église du quartier, qu’il soutient par ailleurs souvent à la batterie. A douze ans, il passe au piano. Dans les années 1990, il consolide son apprentissage jusqu’ici autodidacte à la High School for the Performing Arts, un lycée de Houston où il travaille toutes les bases du jazz (harmonie, oreille, jeu d’ensemble…). A dix-neuf ans, il part pour New York et intègre la New School for Jazz and Contemporary Music. Dans cette école, il fréquente aussi bien les néo-boppers auprès de qui il approfondit sa pratique jazzistique (Chris McBride, Kenny Garrett, Nicholas Payton…) que des étudiants appelés à compter dans la sphère hip-hop, tels Bilal, Q-Tip ou Mos-Def. Dès lors, Robert Glasper entreprend une double carrière dont il ne cessera de rapprocher les deux voix. Côté jazz, il inaugure sa discographie en 2004 par un album en trio (« Mood »). On y retrouve les préoccupations musicales de ses contemporains jazzmen : prise en compte des musiques populaires contemporaines sans pour autant rejeter l’idiome traditionnel (influences de Monk, McCoy Tyner jusqu’à Herbie Hancock), notamment par des recherches rythmiques raffinées (usage de mesures asymétriques et de modulations métriques). Côté hip-hop, il se fait producteur et/ou conseiller artistique auprès d’artistes tels que Jay-Z, J Dilla ou Erykah Badu en plus des connaissances faites à la New School. Cela lui permet non seulement d’entretenir les liens déjà tissés avec cette scène, mais surtout de se plonger au cœur même d’une esthétique dont il saisit au mieux les enjeux.

Un an après son premier disque en leader, il signe chez Blue Note où il prolonge son travail en apparence plus strictement jazz (« Canvas » en 2005 puis « In my Element » en 2007), tous deux avec le contrebassiste Vincente Archer et Damion Reid à la batterie. Pourtant, derrière la complexité des trames harmoniques, malgré une démarche centrée sur une interaction subtile, et en dépit de l’absence d’authentiques échantillonnages, la musique de Glasper se distingue de celles, plus mainstream, réalisées par un certain nombre de ses contemporains. Dans son approche rythmique, la culture du débit parlé-rythmé (le flow) est tout à fait palpable. De même que sa science du sample est perceptible lorsqu’il combine le fameux standard d’Herbie Hancock Maiden Voyage à la chanson Everything in Its Right Place du groupe de pop/rock Radiohead (sur « In My Element »), ou quand, en plus de ses partenaires, il s’évertue à jouer des séquences en boucle.

« Double Booked » (2009) affirme toujours plus l’hybridité de son style, comme en témoigne sa reprise de Think Of One, le standard de Monk, dans lequel Stakes It High du groupe De La Soul se trouve cité (chanson dont les samples sont tirés de morceaux de James Brown et Ahmad Jamal). Il se tourne en outre vers l’électrification avec le Robert Glasper Experiment. Ce groupe permet à Glasper d’aller encore plus loin dans l’assimilation du hip-hop, « Black Radio », son dernier album en date, empruntant par ailleurs tout autant au funk et à la soul, comme son titre le sous-entend. Glasper s’y fait claviériste, créant des ambiances évolutives avec peu de solos ou des boucles rythmiques formant la base de pièces proches de la chanson, une certaine part d’improvisation et un sens particulier du rebondi rythmique garantissant tout de même une filiation avec le jazz. Son répertoire couvre un registre allant de Mongo Santamaria jusqu’à Sade en passant par David Bowie et Nirvana… Autant dire un musicien qui fait bouger les lignes, bien représentatif de l’effacement des genres à l’œuvre au XXIe siècle.

Ludovic Florin
(Janvier 2013)