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Aldo Romano

© Dalle

Né le 16 janvier 1941 à Belluno (Italie)

Si l’un des deux batteurs les plus actifs du jazz en France depuis le milieu des années 1960 est suisse (Daniel Humair), l’autre est italien, fils d’un ouvrier immigré arrivé à Paris en 1947. Autodidacte, il fait ses débuts de musicien à la guitare avant d’apprendre sur le tas les « rudiments » de la batterie et de se trouver rapidement en situation d’accompagner les musiciens américains de passage (Jackie McLean, Bud Powell, Lucky Thompson).
Très proche de Jean-François Jenny-Clark, rencontré en 1959, il fait partie (tout en continuant à pratiquer un jazz plus traditionnel) des premiers groupes de free jazz en France aux côtés de Bernard Vitet, François Tusques, Gato Barbieri et Don Cherry (« Togetherness », 1965). Suit une série de rencontres importantes avec Carla Bley, Steve Lacy puis Enrico Rava et Giorgio Gaslini (« Nuovi Sentimenti »).
Les expériences se poursuivent avec Joachim Kühn, Michel Portal et Barney Wilen. Avec ce dernier il s’intéresse aux croisements entre free jazz et rock (« Dear Pr. Leary », 1968) avant d’avoir la chance de tourner plusieurs mois en Europe avec Keith Jarrett. Le groupe Total Issue avec Henri Texier, bien qu’éphémère, illustre bien le nouveau genre de fusion qui éclot au tournant des années 1970 et qui mêle des influences issues de la chanson, de la pop et du folk à celles du jazz.
C’est au sein de ce groupe qu’Aldo Romano développe le chant mais également la composition de thèmes ou de chansons. Au cœur d’une période d’engagements variés en tant que sideman (Enrico Rava et Roswell Rudd, François Jeanneau, Michel Graillier ou encore Christian Escoudé,) survient la rencontre du batteur avec le producteur Jean-Jacques Pussiau (OWL), mais également celle, déterminante, avec Claude Barthélémy.

Appuyé à la fois sur des procédés technologiques de pointe et sur l’énergie d’un type nouveau apportée par le guitariste, le premier album de Romano en tant que leader, « Il Piacere », paraît en 1978 avec également Portal et Jenny-Clark. Après un deuxième opus, « Night Diary », où figure le violoniste Didier Lockwood, débute un intense compagnonnage humain et musical avec Claude Nougaro. Parmi les thèmes composés par Aldo Romano et adaptés par le chanteur toulousain, Il Camino deviendra Rimes. C’est encore Aldo Romano qui, peu après l’avoir rencontré dans le Sud de la France, présente Michel Petrucciani à Jean-Jacques Pussiau, prélude au premier album du pianiste en trio avant une longue tournée européenne.
Après une période plus difficile, l’activité reprend aux côtés de Philip Catherine ou d’Henri Texier en compagnie de Philippe Deschepper, ou encore Joe Lovano. Une nouvelle rencontre importante a lieu pour Aldo Romano en la personne du jeune trompettiste Paolo Fresu. En quartette avec Furio di Castri et Franco d’Andrea, sont produits plusieurs disques importants dont l’un explore, parmi les premiers du genre, l’héritage d’Ornette Coleman (« To be Ornette to be », 1989) quand un autre s’approprie le répertoire de la chanson italienne (« Non Dimenticar », 1993).


Le début des années 1990 est marqué d’abord par deux tournées africaines du trio Romano/Sclavis/Texier en compagnie du photographe Guy Le Querrec, suivies d’un disque au succès phénoménal (« Carnet de routes », Label Bleu, 1995). Un second projet du même trio verra le jour dans la foulée, consécutif à une nouvelle tournée en Afrique de l’Est et du Sud (« Suite africaine », 1997). Le début de la décennie 1990 correspond également à la création du groupe Palatino qui rassemble, autour de Romano et du bassiste Michel Benita, Paolo Fresu et le tromboniste Glenn Ferris. Ce groupe au lyrisme généreux fonctionne sur l’alliage sonore des deux souffleurs, comme en écho au quartette antérieurement formé avec Enrico Rava et Roswell Rudd. Il est par ailleurs l’objet de retrouvailles régulières – la dernière, suivie de l’album « Back in Town », ayant eu lieu en 2011.

Entre 1995 et le début de la décennie suivante, Aldo Romano enregistre trois disques pour le label Universal dans lesquels il s’entoure de jeunes musiciens (Stefano Di Battista, Nelson Veras, Emmanuel Bex, Olivier Ker Ourio…) avec un intérêt croissant pour la transmission et le dialogue avec les traditions du jazz (« Because of Bechet », 2002).
Après son compatriote Enrico Rava en 2002, puis Andrew Hill en 2003, Aldo Romano est lauréat du Jazzpar Prize, décerné chaque année à Copenhague, en 2004. Suivent deux albums pour Dreyfus en tant que chanteur, l’un consacré à des reprises et l’autre à des chansons originales, avant un nouveau retour à la batterie et au jazz de tradition (« Just Jazz », 2008). Parmi les expériences les plus récentes ayant donné lieu à des enregistrements, on trouve « Origine », un ambitieux projet d’orchestration des mélodies d’Aldo Romano par Lionel Belmondo (avec, entre autres, Stéphane Belmondo et Géraldine Laurent), et une relecture en quartette de l’œuvre de Don Cherry en compagnie du trompettiste Fabrizio Bosso (« Complete Communion », 2010).

 Qu’il assume pleinement le rôle de sideman en tant que batteur, ou qu’il occupe la position plus en vue du chanteur, Aldo Romano s’affirme tout au long de sa carrière comme un musicien de compagnonnage, qui trouve son équilibre dans un accord intime entre rythme et mélodie, entre chant et instrument. En témoignent ses longues relations humaines et musicales avec les contrebassistes Jean-François Jenny-Clark, Henri Texier, Furio di Castri et Michel Benita, ou les trompettistes Enrico Rava et Paolo Fresu, pour ne citer que ceux-là. L’observation fine du parcours d’Aldo Romano permet de mieux apercevoir les tensions et les clivages qui parcourent le jazz en France – mais pas seulement – depuis plus de quatre décennies : entre tradition(s) et avant-garde, entre Etats-Unis et Europe, entre chanson et musique de création savante, entre le disque et la scène.
Amateur de danse comme de cinéma, adepte des passerelles entre les arts (en 1968 à Paris, il fait partie des musiciens jouant sur scène lors de la reprise française de la pièce The Connection de Jack Gelber), Aldo Romano n’a eu de cesse que de s’affirmer à la fois comme un batteur hors pair et comme un musicien et compositeur à part entière. Peu concerné par la technicité instrumentale en tant que telle, il a élaboré à la batterie, à partir de ses premières expériences de sideman, une large palette de dynamiques et de couleurs mises successivement au service du free, de la fusion puis du jazz au sens le plus large du terme.

Vincent Cotro
(Janvier 2013)