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Concerts enregistrés

 

Bibliographie

Joe Lovano

© Mephisto

Né le 29 décembre 1952 à Cleveland (Ohio, Etats-Unis).

Fils d’un barbier de Cleveland, véritable figure locale très proche des musiciens de jazz, Joe Lovano a été exposé à la musique très jeune, son père lui offrant son premier saxophone, un alto, à l’âge de cinq ans. Saxophoniste lui-même s’exprimant dans le style de Gene Ammons et Illinois Jacquet, ce père, Tony dit « Big T », est son premier professeur, qui l’emmène au concert et l’introduit dans les jam sessions. Adolescent, Joe fait ainsi la connaissance de l’une de ses premières idoles, Sonny Stitt. Formé à l’école du be-bop, il élargit ses horizons musicaux à l’occasion d’études supérieures à la Berklee School de Boston (1971-72) où il a pour professeurs Gary Burton et John LaPorta et comme condisciples Kenny Werner, Steve Slagle, John Scofield et Bill Frisell qui seront, à l’avenir, de fidèles partenaires. Deux concerts jouent un rôle révélateur à cette époque : l’un du groupe de Miles Davis, alors en pleine période « électrique » ; l’autre du quartet de Keith Jarrett composé de Charlie Haden, Paul Motian et Dewey Redman, musiciens dont il croisera la route au cours des années 1980.

Après des débuts dans le chitlin’ circuit, le réseau des clubs des quartiers de la communauté noire où il joue un jazz soul auprès de l’organiste Lonnie Smith, il se fixe à New York. De 1976 à 1979, il fait partie du big band de Woody Herman, engagement dont le point culminant est un concert anniversaire à Carnegie Hall (en novembre 1976) auquel participent plusieurs « anciens » de la formation : Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn et Jimmy Giuffre. Par la suite, Lovano intègre les rangs du Jazz Orchestra de Mel Lewis, qui joue tous les lundis au Village Vanguard, big band dans lequel il restera plus de dix ans. De 1978 jusqu’à 1998, année où il est ravagé par les flammes, le loft qu’il habite dans le quartier de Chelsea à Manhattan, sera l’un des épicentres de la communauté des jazzmen new-yorkais.

En 1981, Joe Lovano fait la connaissance de Paul Motian par l’intermédiaire du contrebassiste Marc Johnson. Le batteur le choisit pour faire partie du quartet qu’il forme avec le guitariste Bill Frisell. Celui-ci devient peu après quintet avec l’adjonction d’un second saxophoniste, Billy Drewes (« Psalm », ECM, 1981) par la suite remplacé par Jim Pepper (« The Story of Maryam », Soul Note, 1983). Au cours d’une tournée européenne, Lovano, Frisell et Motian expérimentent le jeu en trio et y trouvent une liberté telle que le batteur décide peu après de se consacrer à ce format (« It Should Have Happened a Long Time Ago », ECM, 1984). Ce trio, qui occupe une place déterminante dans le paysage du jazz contemporain, connaît une longévité exceptionnelle et une discographie abondante (sur les labels indépendants Soul Note, JMT, Winter & Winter et ECM), qui oscille entre un répertoire très personnel dû à la plume du batteur et des relectures de standards, classiques de Broadway ou thèmes du jazz moderne, pour lesquelles il s’ouvre à des invités : pour « Motian On Broadway », le contrebassiste Charlie Haden et le saxophoniste Lee Konitz (premier volume de la série en 1988) ; pour « Monk in Motian » (consacré à la musique de Thelonious Monk), ce sont le saxophoniste Dewey Redman et la pianiste Geri Allen (1988) ; le contrebassiste Marc Johnson les rejoignant sur la musique de Bill Evans (1990).

La singularité du jeu de Joe Lovano au sein de ce contexte très ouvert attire l’attention sur ses talents expressifs, notamment en Europe où il présente son Wind Ensemble (dominé par les instruments à vent) et collabore avec Henri Texier au sein du Transatlantik Quartet (1988). Aux Etats-Unis, ce sont Carla Bley (1983), Elvin Jones (1987) ou Charlie Haden qui font appel à lui, appréciant la polyvalence du saxophoniste qui combine de manière très personnelle l’héritage du jazz des années 1960, des ténors d’Ellington dont il aime la sonorité chaleureuse et le vibrato appuyé à l’influence du free jazz (en particulier les premières formations d’Ornette Coleman) en passant par les grands saxophonistes issus du be-bop (de Sonny Stitt à Dexter Gordon) et les libres penseurs (Wayne Shorter, Joe Henderson). Il devient, à ce titre, une référence pour nombre de saxophonistes plus jeunes qui, tels Chris Potter ou Joshua Redman, lui témoignent leur admiration.

Etroitement associé au guitariste John Scofield (« Time On My Hands », 1990, et « What We Do », 1992) et au trompettiste Tom Harrell (« Form », Contemporary, 1990), Joe Lovano débute au début des années 1990 une collaboration avec le label Blue Note qui coïncide avec l’affirmation de sa carrière en leader. En deux décennies, il déploie un éventail de projets phonographiques qui révèle une profusion créative et une diversité d’inspiration rare. S’y concrétisent notamment son goût pour les expérimentations formelles, dans la descendance du Third Stream, et le travail sur les timbres, qu’annonçait déjà le titre de son premier opus en leader, « Tones, Shapes and Colors » (soit tonalités, formes et couleurs). Le recours au format de la suite, l’inclusion de la voix de Judi Silvano (son épouse à la ville), l’intégration d’instruments à vent témoignent du désir de créer une œuvre ambitieuse, qui aille bien au-delà des seuls canons du jazz : « Universal Language » (1992) avec trois basses, « Rush Hour » en collaboration avec l’arrangeur Gunther Schuller (1994), « Celebrating Sinatra » avec Manny Albam (1996), « Viva Caruso » (2002), « Streams of Expression » qui contient une suite inspirée de thèmes de « Birth of the Cool » (2006), « Symphonica » pour big band et orchestre à cordes arrangé par Mike Abene (2008) placent Lovano en position de soliste dans des contextes orchestraux fouillés. Son aisance de poly-instrumentiste – parallèlement au ténor, il joue occasionnellement du soprano, du saxophone en ut, de la flûte, de la clarinette alto, des saxophones « droits » et même de l’Aulochrome, saxophone double élaboré à partir de deux sopranos – va dans le même sens. L’autre volet de sa production présente un visage plus traditionnel quoique toujours audacieux dans l’expression individuelle, qui souligne son attachement profond à ses premières amours, qu’il s’agisse de ses enregistrements en quartet avec le pianiste Mulgrew Miller, de ceux qu’il réalise à la tête de son Nonet avec lequel il relit notamment la musique de Tadd Dameron, ou encore de la série qu’il réalise, entre 2004 et 2007, avec le pianiste Hank Jones sur un florilège de standards.

De Paul Motian à Elvin Jones (avec qui il a enregistré en trio en 1998) en passant par Aldo Romano (album en duo en 1990), Bill Stewart (qui fut son élève), Idris Muhammad, Lewis Nash ou encore Ed Blackwell (auquel il fut particulièrement attaché), Lovano révèle une véritable entente avec des batteurs aux jeux très divers, et une indépendance en matière de pensée rythmique qui doit à sa pratique de la batterie, instrument dont il joue (et sur lequel il enregistre parfois) depuis l’adolescence, comme David Liebman ou Chick Corea : « L’étude de la batterie m’a ouvert aux questions rythmiques. Lorsque je compose, je pense à tout l’orchestre et particulièrement à la section rythmique (…). Je ne veux pas jouer du saxophone simplement sur le temps, plutôt dans une conscience collective, au sein même de la musique », explique-t-il.

Auteur d’une œuvre qui impressionne par sa diversité, Joe Lovano s’impose surtout comme l’un des saxophonistes-clés de la fin du XXe siècle, au même titre que ses pairs, David Liebman et Michael Brecker avec lesquels il forma le Saxophone Summit, de 1996 à 2007. Combinant une véritable souplesse rythmique avec une grande aisance harmonique et une sonorité très distinctive, qui passe par une maîtrise superlative de l’instrument, notamment des harmoniques, il incarne plus qu’une synthèse de l’histoire du ténor, une sorte de mémoire vive embrassant sans distinction, tradition et avant-garde, sans jamais se défaire d’un lyrisme et d’un goût du chant auxquels ne sont pas étrangères ses racines italo-américaines.

Vincent Bessières
(Mars 2010)