> Dossiers pédagogiques > Repères musicologiques > Jazz
 

Concerts enregistrés

 

Bibliographie

Charles Gayle

© Mephisto

Né le 28 février 1939 à Buffalo (New York, Etats-Unis)

Contemporain d’Albert Ayler et d’Archie Shepp, Charles Gayle aura attendu la fin des années quatre-vingt pour être reconnu comme l’une des voix les plus ferventes du free jazz noir-américain, après un parcours à la fois discret et chaotique.

Père diacre, oncle preacher : Charles Gayle grandit dans une ferveur religieuse à laquelle il restera fidèle. Il apprend le piano à neuf ans (suit quelques leçons), écoute du jazz classique, des pianistes stride… puis à dix-neuf ans s’initie en autodidacte au saxophone alto et, enfin, au ténor. « Dès que j’ai commencé à travaillé, j’ai tout de suite joué… disons "avant-garde". A fond, et je vidais les clubs. Personne n’aimait, sauf moi ! » dira-t-il. En 1960, il quitte sa ville natale pour New York : « Je jouais free. Fini les solos, juste des sons. » Si Charles Gayle s’émancipe alors dans le mouvement du free jazz, il reste en marge : peu ou pas d’engagement dans les clubs et festivals, aucun enregistrement. Difficile de retracer son itinéraire, tant il est peu disert sur sa biographie, évoquant parfois des rendez-vous manqués (une invitation de Charles Moffett à rejoindre Ornette Coleman), ou son impossibilité de jouer dans les lofts : « J’étais plus extrême à l’époque que je le suis aujourd’hui, plus rude. Cela a dû jouer contre moi. » Le contrebassiste Buell Neidlinger (partenaire de Cecil Taylor) se souvient avoir joué avec lui en 1962, et de la forte impression qu’il suscita dans un festival face des ténors phares tel Pharoah Sanders. En 1969, il enseigne le jazz à l’université de Buffalo, succédant à Charles Mingus. Au début des années soixante-dix, il enregistre en trio pour le label historique du free jazz ESP, mais l’album n’est jamais publié. Charles Gayle commence alors à jouer – et à vivre – dans les rues de New York. « Homeless » est le titre donné à son second album, pour le label Silkheart, en 1988. Cinq ans plus tard, premier concert en France, alors qu’il a toujours la rue pour foyer. Et début d’un malentendu.

La découverte de Charles Gayle coïncide avec un certain « free jazz revival » des années quatre-vingt-dix, marqué par le retour emblématique sur le devant de la scène d’un autre saxophoniste, David S. Ware. Après la vague conservatrice des néo-boppers, l'académisme libertaire est mis à l’index par certains : le free jazz, hors de sa période historique, ne pouvait être d’actualité. La véhémence irréductible de Charles Gayle n’a pas fini de choquer. Ses prêches anti-avortement en concert n’arrangent rien, de même que son autodérision lorsqu’il figure avec nez rouge le personnage de « Streets the Clown ».

D’une discographie désormais abondante (lancée par le label Knitting Factory, émanation du club new-yorkais), il serait vain de cerner la trame, tant le saxophoniste refuse toute linéarité, s’attachant au processus physique de l’improvisation. Une incantation tellurique (soutenue par son fidèle batteur Michael Wimberly), moins formaliste que mystique, évoquant en cela Albert Ayler. On reconnaît cette verve hallucinée, ce son du dedans que la phrase expire. En 1991, il enregistre en trio (sa formation clé) avec William Parker et Rashied Ali « Touchin’ On Trane », participe en 1993 à un ensemble de Cecil Taylor. Privilégiant l’alto au ténor, et s’adonnant régulièrement au piano (phrasé abrupt et elliptique, dans l’héritage de Monk), Charles Gayle est pourtant l’un des rares acteurs historique du free jazz à offrir encore aujourd’hui cette intensité de jeu, hors des modes.

Thierry Lepin
(Janvier 2008)