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Mark Turner

© Dalle APRF

Né le 10 novembre 1965 à Fairborn (Ohio, Etats-Unis)

Musicien discret tant dans son tempérament que par la manière dont il mène son cheminement artistique, Mark Turner s’est progressivement imposé comme une voix nouvelle et majeure sur le saxophone ténor. L’aura de son jeu auprès d’une large partie de ses jeunes confrères, tant sur le plan harmonique que de la sonorité, lui confère une influence remarquable, que d’aucuns jugent comparable à celle de John Coltrane ou Michal Brecker en leurs temps.

Il grandit en Californie du Sud, au sein d’une famille mélomane dans laquelle le jazz occupe une grande place. Débutant à la clarinette à l’âge de neuf ans, il passe plus tard au saxophone alto avant de choisir le ténor à seize ans. Se destinant au graphisme et au design, qu’il commence d’étudier au Long Beach College, il s’engage finalement dans une formation musicale supérieure en intégrant le Berklee College of Music en 1987. Il y noue des relations avec des condisciples – Kurt Rosenwinkel, Jorge Rossy, Chris Cheek… – qui se prolongent avec les années et passe des heures, avec une constance de bénédictin, à décrypter le jeu de John Coltrane dont il transcrit un nombre considérable de solos pour mieux se défaire de son influence. C’est en se plongeant dans l’étude de saxophonistes nettement moins exposés de l’histoire du jazz que Mark Turner construit sa propre personnalité : Joe Henderson, qui connaît alors une reconnaissance tardive, et surtout, Warne Marsh (1927-1987), disciple de Lennie Tristano tombé dans l’oubli, passé maître dans l’art de l’improvisation mélodique.

Ses débuts professionnels se font dans le milieu des « Young Lions » qui, dans le sillage des frères Wynton et Branford Marsalis prône un retour à la « tradition » du jazz. Mark Turner a passé une année à La Nouvelle-Orléans où il a reçu l’enseignement d’Ellis Marsalis, leur père, et obtenu l’un de ses premiers engagements professionnels dans le groupe d’un de leurs frères, le tromboniste Delfayo Marsalis. Installé à New York en 1994, Turner appartient au groupe TanaReid et participe à des formations réunies par le batteur Car Allen qui rendent hommage à Cannonball Adderley et à Lee Morgan. Mal à l’aise dans cet environnement traditionnaliste, il se rapproche de musiciens de sa génération plus cosmopolites qui ont fait du club Smalls à Manhattan leur lieu de sociabilité. Il sympathise avec ses confrères Seamus Blake et Chris Cheek (ils s’invitent mutuellement sur leurs premiers disques respectifs), participe à Los Guachos de l’arrangeur argentin Guillermo Klein ainsi qu’au groupe à cinq saxophones du contrebassiste Omer Avital, enregistre avec l’altiste espagnol Perico Sambeat et, entre autres expériences, fait partie de l’International Hashva Orchestra qui s’intéresse à la musique de Lee Konitz, Lennie Tristano et Warne Marsh. En 1996, il enregistre la musique de la pianiste Mercedes Rossy, sœur du batteur catalan Jorge Rossy, disparue prématurément. Considéré comme l’une des voix prometteuses du saxophone, au même titre que Chris Potter ou Joshua Redman, Mark Turner est pris sous contrat par le label Warner Bros., qui publie en 1998 un premier album qui porte pour titre son seul nom.

Membre d’une communauté de musiciens soudée, Mark Turner développe des collaborations plus ou moins éphémères avec différents partenaires tels que le contrebassiste Reid Anderson ou les pianistes Ed Simon et George Colligan, mais c’est son association avec le guitariste Kurt Rosenwinkel qui, entre 1996 et 2006, est la plus remarquable par sa longévité et la communauté d’esprit qui les unit. Dans ce groupe-phare d’une certaine obédience du jazz new-yorkais à la notoriété longtemps confinée au cercle des musiciens, Mark Turner approfondit un discours d’improvisateur rigoureux qui tranche avec les tendances dominantes, développant des cheminements harmoniques complexes, des jeux intervalliques audacieux et une sonorité personnelle animée de tensions, notamment dans le registre supérieur, qui la rendent extrêmement expressive. L’originalité de ses talents de compositeur apparaît dans « In This World » (1998) tandis que ses talents d’interprète sont mis en valeur dans « Ballad Session » (2000), disque exclusivement composé de ballades. Il dirige un temps son propre quartet avec lequel il enregistre « Dharma Days » (2001).

Manifestant un relatif désintérêt pour sa carrière personnelle, que renforce la fin de son contrat avec Warner Bros., Mark Turner privilégie, dans la décennie 2000, les engagements ponctuels (Kind of Blue Project réuni autour du batteur Jimmy Cobb ; tournée Blue Note avec Greg Osby et Jason Moran ; big band de Dave Holland), les échanges avec des musiciens plus jeunes, qui lui témoignent ainsi leur admiration, ainsi que les rencontres avec de nombreux Européens. Au fil des occasions, il enregistre ainsi avec le pianiste belge Kris Defoort (2002), le pianiste français Benoît Delbecq (2003), le batteur Aldo Romano (2004), les guitaristes danois Mikkel Ploug (2006-2007) ou Jakob Bro (2007), le batteur belge Dré Pallemaerts, le trompettiste italien Enrico Rava (2008) ou encore le pianiste français Baptiste Trotignon auprès de qui il participe à deux albums et effectue plusieurs tournées. Retrouvant régulièrement Kurt Rosenwinkel et, plus épisodiquement, l’altiste David Binney (« Cities and Desires », 2006), il appartient aussi au quartet du batteur Billy Hart, dont le pianiste est Ethan Iverson, et au SF Jazz Collective où il prend la suite de Joe Lovano (2010). Sa collaboration la plus régulière, cependant à partir de 2002, devient le trio sans leader Fly formé avec le contrebassiste Larry Grenadier et le batteur Jeff Ballard, deux musiciens qu’il côtoie depuis ses débuts, avec lesquels il s’efforce de pratiquer une approche démocratique du jeu collectif. L’émoi provoqué en 2008 parmi la communauté des musiciens par un accident domestique au cours duquel le saxophoniste faillit perdre l’usage de certains doigts fut l’occasion de mesurer l’attachement dont fait l’objet ce musicien dont l’intégrité artistique apparaît à bien des titres exemplaire et dont la voix singulière a d’ores et déjà laissé une marque profonde.  

Vincent Bessières
(Mai 2011)