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Max Roach

© Mephisto

Max Roach : le rythme au sein du rythme

Le vilain mot français « batteur » ne peut traduire l'art suprême de Max Roach, qui est dans l'histoire de la musique américaine le virtuose le plus ingénieux des trap drums – en français, « batterie ». Cet instrument – l'un des rares inventé aux Etats-Unis – est né à la fin du XIX siècle dans les « vaudeville shows », spectacles forains dominés par des artistes d'origine africaine. Ce n'est pas un hasard : il s'agissait bien, en mettant à contribution les quatre membres, de donner au corps la maîtrise de l'espace et du temps, pour restituer à l'individu (moteur de la société américaine) cette polyrythmie qui était l'expression collective de l'Afrique ancestrale. L'évolution fulgurante du jazz à partir des années vingt a fait du drummer (tambourinaire) le plus complet des percussionnistes, et le forgeron musical du melting pot américain.

C'est pourquoi Max Roach déteste les mots jazz, swing, be-bop... petites syllabes sonnantes et trébuchantes qui nous amusent tant, nous autres Européens, mais qui n'ont jamais été qu'un truc du show business pour vendre la part africaine de la musique américaine sans mettre en cause la ségrégation.

Max Roach n'a jamais été un musicien du ghetto. Miles Davis, son meilleur ami, lui reprochait sa naïveté quant aux relations raciales. Miles n'a pas supporté longtemps son séjour à la Juilliard School. Max, son aîné d'un an à peine, est sorti à 17 ans du Conservatoire (en 1942) avec son diplôme de percussion classique. Il a passé son enfance le plus loin possible de l'Amérique profonde, à Brooklyn, ce quartier-pilote de l'intégration où débarquaient en même temps les affamés des Caraïbes et les fugitifs du fascisme ou du nazisme.

Il va indifféremment écouter les big bands et les orchestres symphoniques. La musique est son destin, il le sait, et la chance lui sourit. Il commence à jouer avec Dizzy Gillespie, et le beau-frère de Billie Holiday lui propose de remplacer pour quelques soirs Sonny Greer chez Duke Ellington.

A 17 ans, Max Roach se retrouve au sommet de la pyramide : dans le plus bel orchestre de la musique contemporaine américaine, le voilà qui surplombe tous les autres musiciens. Duke l'a voulu ainsi : il est le chef, mais le batteur est en haut. Max Roach comprend qu'un drummer peut être aussi un leader. Il se souvient d'avoir admiré le génial Chick Webb, mort à trente ans après avoir dirigé l'un des plus beaux big bands, devenu celui de sa jeune chanteuse Ella Fitzgerald. Chick Webb était nain et bossu. Max Roach est grand et athlétique. Ses deux drummers favoris sont les disciples de Webb : Big Sid Catlett, et surtout « Papa » Jo Jones, le batteur de Count Basie dont le solo de cymbale deviendra le morceau de bravoure de Max Roach : Mr Hi Hat .Vient la rencontre décisive : signe du destin, Max Roach est né, à quelques heures près, dix ans après Kenny Clarke. Il devient l'ami puis l'alter ego de ce génial rythmicien dont on dit que ses « bombes » ont inventé le be-bop, le jazz moderne. En alternance avec Kenny, Max joue avec Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk, Bud Powell...

Il est le benjamin de cette révolution qui superpose les rythmes les plus complexes à l'harmonie la plus subtile. En 1953, il participe au « concert du siècle » – à Toronto avec Gillespie, Parker, Powell et Mingus – et crève l'écran dans une scène inoubliable du Carmen Jones d'Otto Preminger.

Son destin est scellé : il crée son propre groupe, où se révèlent Clifford Brown puis Sonny Rollins. Désormais, Max Roach sera son propre maître. En 1960, avec son épouse la chanteuse Abbey Lincoln et le vétéran Coleman Hawkins, il signe la Freedom Now Suite , disque-manifeste d'une décennie de luttes pour les droits civiques. Puis il retrouve Ellington et Mingus en studio, le temps d'un autre chef-d'œuvre, Money Jungle .

Sa musique se précise, et se diversifie : en solo, en quintette, en duos – avec Archie Shepp, Dollar Brand, Anthony Braxton, Cecil Taylor, Dizzy Gillespie... ou à la tête de « M'Boom », un prodigieux ensemble de percussions. Il multiplie les rencontres : avec des danseurs (Alvin Ailey, Bill T Jones), des rappeurs (avant tout le monde), des quatuors et des orchestres symphoniques, des percussionnistes du monde entier... Le mois dernier, à Harlem, on l'a vu jouer en duo avec Tito Puente, le maestro porto-ricain des «  timbales  »... Rien n'échappe à la musique de Max Roach, elle bat le pouls de toute la culture américaine, et bien au-delà, celui d'une musique universelle. Il ne lui manquait plus que de revenir à ses racines les plus profondes. Réunissant autour de lui une chorale de Gospel et des preachers , Max Roach s'inspire de son maître Duke Ellington, dont les Concerts Sacrés furent les plus belles performances de ses dernières années.

Le Gospel est la source spirituelle de toutes les musiques populaires du XX siècle. Entre ses voix et les drums il y a un rapport mystérieux, inabouti qui nous renvoie à l'origine de la culture afro-américaine. Miles Davis, qui prétendait « jouer simplement comme prêche un prédicateur », écrit dans ses mémoires : « Max Roach m'a tout appris quand nous vivions ensemble et que nous jouions avec Charlie Parker. Il m'a enseigné que le drummer doit toujours protéger le rythme par une pulsation intérieure, il est le gardien du groove , et pour cela il faut la foi, un rythme au sein du rythme. Quand un drummer ne l'a pas, c'est la merde, et même la mort ! »

Militant optimiste d'une Amérique plurielle, Max Roach continue d'improviser comme il le faisait déjà, bien avant que Martin Luther King ne les eut prononcés, sur ces simple mots : « Je fais un rêve »... Un rêve américain dont les fils de l'Afrique n'auront gagné leur dû que par l'amour de la musique.

Gérald Arnaud
(Juin 2005)

[extrait des notes de programme]