> Dossiers pédagogiques > Repères musicologiques > Jazz
 

Concerts enregistrés

 

Bibliographie

 

Vidéo

Shirley Horn

© Mephisto

Née le 1er mai 1934 à Washington (District of Columbia, Etats-Unis) ; décédée le 20 octobre 2005 (District of Columbia, Etats-Unis).

La reconnaissance, pour Shirley Horn, a été tardive mais à la différence de bien des musiciens qui attendent longtemps que leur heure survienne, la raison de ce retard est liée dans son cas à des choix personnels. Aussi, son retour au devant de la scène à l’âge mûr a-t-il révélé au grand public une chanteuse d’une rare authenticité, chez qui l’émotion la plus pure se conjuguait à une musicalité sans pareille dont témoignait son aura auprès des musiciens. Comme les grandes chanteuses de jazz, Shirley Horn possédait non seulement un timbre de voix inimitable mais surtout un art d’interpréter les chansons avec un sens consommé de la mise en scène, chanteuse du clair-obscur et de la note feutrée.

Native de Washington, cité qu’elle ne quittera jamais vraiment, Shirley Horn débute l’apprentissage du piano à l’âge de quatre ans. A l’adolescence, elle suit les cours d’instrument et de composition de la Junior School of Music de la prestigieuse Howard University (1946-1950). Elle se souviendra y avoir étudié la musique de Debussy et de Rachmaninov. C’est cependant vers Ahmad Jamal et Oscar Peterson que son cœur penche. Durant ses dernières années d’études, elle travail comme pianiste de jazz dans des clubs et restaurants de la ville, jusqu’à ce qu’elle se découvre des dons de chanteuse lorsqu’un client lui réclame un soir de chanter My Melancholy Baby. Elle ne cessera plus, dès lors, de chanter en s’accompagnant elle-même, attirant l’attention de plusieurs musiciens tels que John Lewis ou le violoniste Stuff Smith (avec qui elle entre en studio en 1959 pour la première fois comme pianiste).

Sa réputation lui vaut d’enregistrer un premier album en 1960, « Embers and Ashes », un disque qui conquiert Miles Davis au point que le trompettiste lui propose d’assurer la première partie d’un engagement au Village Vanguard de New York quelques mois plus tard. Pendant quelque temps, la carrière de Shirley Horn connaît ainsi un démarrage certain : elle enregistre deux albums chez Mercury (1963), dont un en collaboration avec Quincy Jones, découvre la vie en tournée et se produit à la télévision. Soucieuse de veiller sur sa famille et de rester auprès de sa fille, cependant, elle finit par réduire son activité professionnelle et, pendant une décennie, se cantonne à sa ville natale, jouant dans le club qu’elle possède, The Place Where Louie Dwells, méconnue en dehors d’un petit cercle et des musiciens de passage.

C’est grâce à l’un d’entre eux, le batteur Billy Hart, qui sera longtemps son accompagnateur attitré, qu’elle sort de cette réserve familiale en 1978, enregistrant pour la firme danoise SteepleChase et donnant ses premiers concerts en Europe. Le public découvre alors cette chanteuse qui a peaufiné au fil des ans un style vocal bien à elle. Interprète de standards exclusivement, elle donne au moindre mot sa pleine résonance, en soulignant chacun grâce à un sens remarquable de l’arrangement, une attention scrupuleuse aux paroles et un art du suspens. Empruntant à la tradition de Broadway comme à la tradition vocale afro-américaine la plus ancienne (blues et gospel), elle façonne son timbre à la moindre syllabe, jouant des contrastes de dynamique et d’un grain de voix qui peut passer de la raucité au velouté d’une note à l’autre. Excellant particulièrement sur les tempos lents, elle sait risquer son chant aux abords du silence, et dramatiser une veine sentimentale propre au répertoire des comédies musicales dont les paroles légères se chargent soudain d’une irrésistible mélancolie. La scansion de ses phrases et les effets de modulation subite relèvent d’un art de musicienne pour qui l’équilibre et l’élégance impliquent le refus de tout effet spectaculaire. Loin d’être négligeables, ses talents de pianiste participent de la mise en scène des chansons, apportant une profondeur harmonique et un raffinement mélodique qui rajoutent au frisson de sa musique.

Sous contrat avec le label américain Verve à partir de 1987, elle enregistre accompagnée par son trio composé de Charles Ables (basse) et Steve Williams (batterie) une série d’albums qui s’accompagnent de tournées internationales et marquent son retour au premier plan de l’actualité phonographique : en public dans un club de Hollywood (1987), avec le saxophoniste Buck Hill (1988), avec les frères Marsalis et son protecteur Miles Davis en invité (1991), avec Toots Thielemans à Paris (1991), entourée d’un grand orchestre de cordes arrangées par Johnny Mandel (1991), en récital au théâtre du Châtelet à Paris (1992), en hommage à Ray Charles avec Gary Bartz (1993), à domicile entourée d’amis musiciens (1995), en hommage à Miles Davis après la disparition du trompettiste (1997)… En 2000, elle enregistre à Los Angeles le superbe « You’re My Thrill », sa voix lovée dans un écrin de cordes de nouveau arrangées par Johnny Mandel. Le dernier album paru de son vivant, alors qu’affectée par la maladie, elle ne peut plus s’accompagner elle-même, est funestement titré « May the Music Never Ends ». Il accueille en invité le pianiste Ahmad Jamal dont l’art elliptique et le sens de la mesure avaient eu une influence certaine sur ses talents de chanteuse comme d’instrumentiste.

Vincent Bessières