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We Want Miles

Avertissement

Ce chapitre était présenté sur les postes de la médiathèque pendant l'exposition.
Les extraits musicaux ne sont accessibles que pour les lecteurs de la médiathèque.

Introduction

Portrait de Miles Davis, Montréal, 1985
© Anton Corbijn

Pour compléter la visite de l’exposition We Want Miles, la Médiathèque de la Cité de la musique propose une discographie commentée par le musicologue et jazzman Laurent Cugny. A travers une cinquantaine d'extraits musicaux, le visiteur est invité à parcourir l'ensemble de l'œuvre d'un des plus grands créateurs du jazz, Miles Davis.

Premiers pas

Pochette Savoy Records
© DR

C’est un provincial presque adolescent (il n’a pas 19 ans) qui débarque de son Missouri natal dans la Grosse Pomme, censément pour étudier la musique à la prestigieuse Julliard School. En réalité pour satisfaire son unique obsession : intégrer les cercles du jazz professionnel, mais seulement avec les meilleurs. Tout de suite. Et cela va marcher. La période est exceptionnelle. Harlem et la 52ème rue sont le théâtre d’une révolution jazzistique : l’avènement du bebop et le sacre de ses créateurs, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Bud Powell, Kenny Clarke, Max Roach et quelques autres. Le jeune Miles décide donc d’apprendre sur le terrain et de rechercher ces déjà maîtres à peine plus âgés que lui.

Ecoutez...Herbie Fields - Rubberleg Williams (24/04/45) : « That’s the Stuff You Gotta Watch ».

Sa première séance d’enregistrement. L’ironie veut qu’on l’entende déjà avec la sourdine Harmon qui le rendra célèbre. Pas de solo, mais un accompagnement discret et élégant derrière le chanteur aux jambes de caoutchouc, Rubberleg Williams.  

Ecoutez...Benny Carter (31/03 46) : « Melodrama In A V-Disc Record Room ».

Un des phares de l’ancienne génération, maître du saxophone, de l’écriture, du big band. Tout est bon à prendre et à apprendre. Un solo où l’on sent déjà les leçons retenues à grande vitesse.

Ecoutez... Billy Eckstine (06/10/46) : « Oo Bop Sh’Bam ».

Le chanteur et le big band rendez-vous des jeunes loups de l’époque. Miles ne le manque pas.

Ecoutez...Coleman Hawkins (06/47) : « Bean-a-re-bop ».

Où le patron du saxophone swing montre à la jeune garde bebop (Kai Winding, Hank Jones, Curly Russell, Max Roach et Miles Davis) avec l’une de ses compositions, qu’il a parfaitement compris le nouveau langage.

Bird

Ensemble d'étiquettes de 78 tours de marque Dial Records et Savoy records
© DR

Le but principal de Miles à New York : jouer avec Charlie « Bird » Parker. Le temps de mettre la main dessus et ce sera chose faite.

Ecoutez...1ère séance (26/11/45) : « Billie’s Bounce ».

La première séance de Miles aux côtés du maître, dans son orchestre. Dizzy Gillespie est au piano.

Ecoutez... Famous alto break (28/03/46) : « A Night in Tunisia ».

Cette séance est entrée dans la légende comme celle du « Famous alto break », ces quatre mesures incompréhensibles, venues de nulle part, que Parker devait faire exploser sans crier gare. Miles y était.

Ecoutez...1ère composition (08/05/47) : « Donna Lee ».

Bien que toutes les compositions de cette séance aient été créditées à Charlie Parker, c’est bien Miles qui a composé ce « Donna Lee » qui deviendra un classique du bebop.

Naissance d'un leader

Pochette originale de l'album Birth of the cool,  
Capitol, 1955
© DR

Le jeune disciple n’a pas l’intention de le rester éternellement.  

Ecoutez...1ère séance (14/08/47) : « Milestones ».  

Pour cette première séance sous son nom, il s’offre le luxe d’avoir le maître – Charlie Parker (au saxophone ténor) – pour sideman. Il s’affirme également comme compositeur (les quatre compositions de la séance sont de sa main).

Ecoutez... Birth of the Cool (22/04/49) : « Boplicity ».

Non seulement Miles s’est éprouvé comme leader de séance d’enregistrement, mais ce sont maintenant les autres qui le voient comme un meneur. Les initiateurs du projet collectif d’un orchestre de neuf musiciens, Gerry Mulligan, John Carisi, Gil Evans, John Lewis, élisent le trompettiste de vingt-trois ans comme chef de cet orchestre qui n’existera en public que lors de deux semaines en club en 1948. Il passera en revanche dans l’histoire du jazz sous l’appellation Birth of the Cool, trouvée par un exécutif de Capitol pour la réédition de ces faces enregistrées en 1949 et 1950, dans le format nouveau pour l’époque : l’album long playing, connu désormais comme vinyle.  

La descente aux enfers

Pochettes de l'album Bags Groove,
de marque Prestige © DR

Miles devient vraiment dépendant à l’héroïne à son retour de sa première visite en Europe pour le Festival International de Paris de 1949. Sa santé ne fera que se détériorer et sa carrière se déliter. Il continue toutefois à jouer avec Charlie Parker et à enregistrer sous son nom ou en sideman. Il n’a pas de groupe stable mais s’essaie avec de nombreux musiciens dont certains compteront.

Ecoutez...Tadd Dameron (21/04/49) : « John’s Delight ».

Tadd Dameron, l’expert en harmonie. Quand il forme son tentette, c’est Miles qu’il prend à la trompette (mais il ne lui accorde aucun solo). Dans un esprit assez proche du nonette Birth of the Cool (et enregistré la veille de la première séance du nonette). C’est aussi avec lui que Miles jouera à Paris.

Ecoutez...Sarah Vaughan (19/05/50) : « Nice Work if You Can Get It ».

Celle qui n’est pas encore « la Divine », mais membre du cercle rapproché des boppers enregistre avec l’orchestre du pianiste Jimmy Jones.  

Ecoutez...Prestige (17/01/51) : « Down ».

Une longue collaboration commence avec le producteur Bob Weinstock pour son label Prestige. Il y enregistre avec nombre de musiciens de la seconde génération bebop, ici Sonny Rollins pour cette première séance Prestige, dans un morceau au titre malheureusement prémonitoire.

Ecoutez...Blues (05/10/51) : « Bluing ».

Autre musicien qui comptera pour Miles : Jackie McLean apparaît à ses côtés pour la première fois (Sonny Rollins en est également). Le trompettiste montre ici comment il peut jouer le blues.

Ecoutez...Parker (30/01/53) : « The Serpent’s Tooth ».

Le dernier enregistrement de Miles avec son mentor. Sous le nom du trompettiste, avec Sonny Rollins toujours, et pour la première fois avec celui qui deviendra le batteur de son Premier quintette : Philly Joe Jones.

La remontée

Pochette de disque 33 tours de marque Blue note © DR

La carrière du jeune prodige s’est graduellement dégradée jusqu’au sursaut de 1953, quand Miles s’extrait du bourbier newyorkais où il est à deux doigts de laisser la vie. Il retourne chez son père à East Saint Louis pour se sortir du piège, cold turkey, selon le jargon, c’est-à-dire seul, d’un coup et sans aide. Miles revient au printemps de 1954. Il pourra ensuite remonter la pente jusqu’à la renaissance du Festival de Newport 1955 où le monde redécouvre un Miles Davis presque oublié. Sa réaction : « Qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ? J’ai toujours joué comme ça ? ». Après presque dix années sur cette scène, il est prêt pour un nouveau départ. Sa carrière va prendre alors son véritable envol.

Ecoutez... Silver (06/03/54) :  « Well You Needn’t ».

La séance (sous son nom et pour le label Blue Note) du retour avec le pianiste inventeur du jazz funky : Horace Silver, autre musicien important pour le développement du trompettiste.

Ecoutez... Solar (03/04/1954) : « Solar ». 

Une de ses compositions les plus jouées dans les jam sessions. Peut-être le titre est-il un clin d’œil. En tout cas, en compagnie de Kenny Clarke à la batterie, Miles a retrouvé tous ses moyens et sa sérénité.

Ecoutez...Monk (24/12/1954) : « The Man I Love ».

Séance légendaire avec Thelonious Monk qui interrompt brusquement son solo dans « The Man I Love ». Le silence qui suit cette interruption entrera dans la mythologie du jazz, mais Miles ne l’appréciera que modérément. C’est la seule et unique séance où l’on entend les deux musiciens ensemble.

Le premier quintette

Pochette du disque 33 tours de marque Philips, Miles Davis et son quintette,
© J.P Leloir

Si Miles a joué durant cette première moitié de la décennie 1950 avec une multitude de musiciens, il n’a jamais eu de groupe stable. C’est chose faite en 1955 avec ce qu’on appellera ensuite le « Premier quintette » qui réunira John Coltrane (saxophone ténor), Red Garland (piano), Paul Chambers (contrebasse) et Philly Joe Jones (batterie). Ce groupe, qui deviendra ensuite un sextette avec l’adjonction du saxophoniste alto Julian « Cannonball » Adderley, durera jusqu’en 1960 et s’imposera comme un repère majeur pour le jazz de cette période, l’une des plus fastes de toute l’histoire de cette musique.

Ecoutez... Red (07/06/1955) : « A Gal in Calico ».  

Miles à cette époque ne cache pas son admiration pour le pianiste Ahmad Jamal. Mais ce dernier veut être le leader de son propre groupe et non sideman. Le trompettiste embauche donc Red Garland, dont l’approche du piano est voisine. Ce sera le pianiste de Miles durant ces années 1955-1958. C’est ici leur première rencontre.

Ecoutez...Paul (16/03/56) : « In Your Own Sweet Way ».  

C’est maintenant Paul Chambers, le bassiste de Miles au cours des sept années à venir, qui fait son apparition lors de la séance du 13 juillet 1955. Le groupe est alors presque entièrement formé. Il ne manque que le saxophoniste (c’est ici toujours Sonny Rollins qui officie).

Ecoutez...John (26/10/55) : « Little Melonae ».  

John Coltrane fait son apparition : le Premier quintette de Miles Davis est désormais au complet. C’est aussi la première séance pour la nouvelle maison de disque du trompettiste : Columbia.

Ecoutez...(10/09/1956) : « ‘Round Midnight ».

La quintessence d’une esthétique.

Ecoutez... Ascenseur pour l’échafaud (04 ou 05/12/1957) : « Julien dans l’ascenseur ».

Troisième visite en Europe (il y était déjà revenu en 1956 où il avait partagé certaines scènes avec Lester Young). Miles tourne avec des musiciens français – Barney Wilen, René Urtreger, Pierre Michelot – et Kenny Clarke alors en Europe. Incidemment il enregistre une musique de film qui deviendra un classique du genre : Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle avec Jeanne Moreau.  

Gil Evans

Pochette de l'album Sketches of Spain, Columbia 1960 
© DR

La signature du contrat avec Columbia en 1956 est un tournant majeur dans la carrière du trompettiste. Il enregistrera exclusivement sur ce label jusqu’en 1984. L’un des aspects du passage de labels indépendants à une major est la possibilité de concevoir des projets d’enregistrement exceptionnels. George Avakian propose à Miles d’enregistrer en grand orchestre. L’arrangeur Gil Evans est choisi pour une première collaboration. Celle-ci va s’étaler sur cinq années, de 1957 à 1962 et quatre albums, tous devenus depuis des classiques et un repère pour l’écriture en grand orchestre.

Ecoutez...Miles Ahead (23/05/57) : « Blues for Pablo ».

Une des rares véritables compositions de Gil Evans, la seule sur cet album, dédiée au travailleur mexicain anonyme.

Ecoutez... Porgy & Bess (04/08/1958) : «  Summertime ».

L’air d’ouverture de l’opéra de Gershwin revisité dans un arrangement magnifiquement simplifié et joué par Miles avec une sérénité et une élégance sans égales.

Ecoutez...Sketches of Spain (10/03/1960) : « Will o’ the Wisp ».

Une Espagne stylisée sans exotisme. Ici une mélodie de Manuel de Falla.

Ecoutez... Quiet Nights (06/11/62) : « Once upon a  Summertime ».

Un album dédié à la Bossa nova qui fait alors fureur. C’est la fin de la grande période de collaboration entre Miles et Gil Evans. L’enregistrement ne se passe pas bien, est écourté. Il n’en ressort que vingt minutes de musique, pourtant aussi belle que sur les albums précédents. Ici, une mélodie de Michel Legrand (« La Valse de lilas ») où tout semble s’être arrêté.

Le sextette et Kind of blue

Pochette de l'album Kind of Blue, Columbia 1959
© DR

Beaucoup de choses changent en 1958. La modalité fait son apparition et Miles ressent le besoin d’un autre son de piano. Il choisit Bill Evans, remplacé plus tard par Wynton Kelly. Il décide également d’augmenter son groupe en y adjoignant Julian « Cannonball » Adderley et de remplacer à la batterie Philly Joe Jones par Jimmy Cobb. Cette évolution culminera dans l’enregistrement en 1959 de l’album Kind of Blue, l’un des plus importants et influents de toute l’histoire du jazz.

Ecoutez... Modalité (04/02/1958) : « Milestones ».  

Julian « Cannonball » Adderley est venu augmenter le quintette devenu sextette. « Milestones » est tenu pour le premier morceau « modal » (ou l’un des premiers). Les accords sont devenus très rares (ici deux seulement pour tout le morceau). On improvise donc longtemps sur le même, ce qui contraint à travailler en profondeur le(s) mode(s) impliqué(s) par l’accord.

Ecoutez... Kind of Blue (22/04/1959) : « Flamenco Sketches ».

Le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. Dénuement et inspiration maximum. Bill Evans, qui occupe pour quelques mois la place au piano, laisse une marque profonde sur la musique de Miles.

Ecoutez... Stockholm (22/03/60) : « On Green Dolphin Street ».

Un des derniers concerts de ce groupe. John Coltrane voulait depuis longtemps déjà quitter le groupe de Miles (redevenu un quintette, mais ce dernier a réussi à le convaincre de le suivre pour une dernière tournée européenne). Jamais le contraste entre les deux musiciens n’apparaît de façon aussi éclatante. Coltrane est déjà ailleurs, loin, cherche ses « nappes de son », regarde vers l’abondance, la transe, alors que Miles est toujours plus du côté de la concision.

Transition : la vie sans John Coltrane

Pochette de l'album In Person at the Blackhawk, Columbia, 1961 
© DR

John Coltrane est lui aussi dans une période d’éclosion qui révèle un autre des plus grands maîtres du jazz, toutes époques confondues. Il lui faut donc vivre sa propre vie musicale et inévitablement, il quitte le groupe du trompettiste. Celui-ci subit le choc de ce départ et peine à trouver une alternative. Progressivement, la refondation de toute sa musique aboutira à la création en 1964 d’un groupe entièrement différent, qu’on appellera le « Second quintette ». Le miracle est que la transition, loin d’être une période creuse, produit elle aussi des œuvres magnifiques.

Ecoutez... Hank Mobley (21/04/61) : « Oleo ».  

Le premier problème est de retrouver un saxophoniste. Il en essaie plusieurs. Sonny Stitt d’abord. Puis Hank Mobley qui reste plus longtemps. Ici au Blackhawk, un club de San Francisco.

Ecoutez... Wayne Shorter (21/08/1962) : « Blue Xmas ».

Première séance avec le saxophoniste que Miles désire vraiment : Wayne Shorter. Mais celui-ci n’est pas prêt à quitter les Jazz Messengers d’Art Blakey dont il est directeur musical. Miles parviendra à ses fins et la collaboration durera plus de six ans. Cette séance est par ailleurs la seule où Miles accompagne un chanteur, en l’occurrence Bob Dorough, dans un étrange chant de Noël.

Ecoutez... La tentation du quartette (16/04/1963) : « I Fall in Love too Easily ».

George Coleman a pris la place de Hank Mobley au saxophone ténor, mais Miles ne tient toujours pas son nouveau groupe. À Los Angeles en avril 1963, il enregistre plusieurs morceaux sans saxophone et peaufine son style de ballade avec la sourdine Harmon qui est une de ses marques de fabrique. À la basse, pour la première fois, Ron Carter, premier élément du groupe à venir.

Le second quintette

Pochette de l'album Seven Steps to Heaven, Columbia 1963 
© DR

Une nouvelle rythmique se forme au début 1963. Il faudra attendre encore une année que Wayne Shorter se décide à quitter Art Blakey et intégrer le groupe. Sera né alors le Second quintette de Miles Davis, qui révolutionnera la façon de jouer le jazz en petite formation : Miles Davis, trompette ; Wayne Shorter, saxophone ténor ; Herbie Hancock, piano ; Ron Carter, basse ; Tony Williams, batterie.

Ecoutez... Nouvelle rythmique (14/05/63) : « Seven Steps to Heaven ».  

Ron Carter, 26 ans, Herbie Hancock, 23 ans, Tony Williams, 17 ans : pour la première fois, Miles joue avec des musiciens d’une autre génération que lui, ce qui deviendra sa règle. Cette jeune garde va l’emmener très loin, plus qu’il n’aurait imaginé.

Ecoutez... E.S.P.  (20/01/65) : « E.S.P. ».

Après George Coleman, Miles a procédé à un essai avec Sam Rivers, mais c’est bien Wayne Shorter qu’il fallait. Le groupe est désormais au complet et va enchaîner tournées et enregistrements pendant trois ans.

Ecoutez... En direct du Plugged Nickel (Chicago, 22/12/1965) : « Stella by Starlight ».

Il faut entendre ce groupe en club pour comprendre jusqu’où peut aller sa musique. Miles (qui est souffrant) semble musicalement presque distancé par ses partenaires, tellement grands sont la liberté qu’ils s’autorisent et les risques qu’ils sont prêts à prendre.

Ecoutez...Nefertiti (07/06/67) : « Nefertiti ».  

Un exemple des nombreuses innovations apportées par cet orchestre : trompette et saxophone répètent ad libitum le thème et ne jouent pas de solo, tandis que la section rythmique a toutes les libertés dans une inversion des rôles inédite à ce jour.

Ecoutez... Crépuscule et aube (11/01/68) : « Fun ».

Miles a de nouveau l’intuition de la fin de quelque chose et donc d’une nouvelle voie à trouver. Il la cherche du côté de l’électricité : pour la première fois, Herbie Hancock s’essaie à un clavier électrique. Autre innovation : une ligne de basse entièrement écrite, autre terrain que cultivera Miles.

Miles électrique 1 : les claviers

pochette de l'album Bitches Brew, Columbia 1970 
© DR

Miles a essayé en 1967 et 1968 d’ajouter une guitare au quintette (Joe Beck ou George Benson), mais le résultat ne semble pas l’avoir satisfait. Il faut l’arrivée de John McLaughlin, dont l’approche est différente, pour qu’il opte définitivement pour cet instrument. Mais c’est surtout les claviers électriques, principalement le piano Fender Rhodes, qu’il retient pour refonder la sonorité de ses phalanges à venir.

Ecoutez... In a Silent Way (18/02/69) : « Shhh/Peaceful ».  

Tous les pas ont été franchis. Le format du quintette trompette - saxophone - piano - contrebasse - batterie, pratiquement le seul que Miles ait connu, a éclaté. Ce sont maintenant un saxophone soprano, plusieurs claviers électriques, une guitare électrique, une contrebasse, une batterie. Plus de thème, plus d’enchaînements harmoniques, plus de rythme ternaire. Un décor entièrement nouveau est planté, que Miles va méthodiquement explorer pendant plus de six ans.

Ecoutez... Bitches Brew (21/08/69) : « Pharaoh’s Dance ».  

On a parfois observé que le lunaire In a Silent Way et le solaire Bitches Brew faisaient écho, exactement dix ans plus tard, à Kind of Blue et à Sketches of Spain. Bitches Brew poursuit en tout cas l’entreprise d’une refonte entière de la sonorité mise au centre du nouveau dispositif par l’augmentation du nombre et la diversification des instruments (trompette, saxophone soprano, clarinette basse, deux claviers électriques, guitare, basse électrique, contrebasse, trois batteries, percussions).

Ecoutez... Live Evil (18/12/70) : « Funky Tonk ».  

Sur scène, Miles déconcerte également ses fans avec un groupe explosif : Gary Bartz au saxophone, Keith Jarrett aux claviers électriques, Michael Henderson, le bassiste de Stevie Wonder à la guitare basse et Jack deJohnette à la batterie. Et parfois John McLaughlin comme ici, dans un club de Washington, le Cellar Door. Miles utilise maintenant une pédale wha-wha qui défigure littéralement sa sonorité légendaire, au grand dam de nombre de ses anciens fans dont beaucoup le lâcheront à cette époque.

Miles électrique 2 : les guitares

Pochette de l'album On the Corner, Columbia, 1982 
© DR

Les claviers vont disparaître et c’est une ère de la guitare qui s’ouvre, manifestement inspirée par Jimi Hendrix. Les ombres de James Brown et de Sly & the Family Stone sont également perceptibles. Le nouveau Miles Davis électrique offre un mélange particulièrement rugueux de guitares hendrixiennes et de rythmiques soul.

Ecoutez... On the Corner (06/06/72) : « Black Satin ».

Peut-être l’album le plus radical de Miles Davis.  Du rythme et du son. Sec.

Ecoutez...Get Up / With It (19/06/74) : « He Loved Him Madly ».

Une nouvelle façon de travailler s’est imposée : un certain nombre de musiciens (plutôt élevé en général) sont convoqués en studio. À partir d’un matériau minimal voire inexistant, ils commencent à jouer pratiquement sans aucune consigne et on laisse tourner les magnétophones. Teo Macero est ensuite chargé de concevoir des albums (généralement doubles) en sélectionnant et montant à partir des heures d’enregistrement accumulées. Ici, une très longue complainte dédiée à Duke Ellington qui vient de disparaître.

Ecoutez... Agharta (02/75) : « Prelude ». 

En de nombreux points de sa carrière, Miles ne joue pas la même musique en studio et sur scène. C’est le cas ici avec son dernier groupe de scène avant son retrait : un saxophone alto (Sonny Fortune), deux guitares (une hendrixienne – Pete Cosey – et une rythmique, à la façon James Brown – Reggie Lucas –), guitare basse (Michael Henderson), batterie (Al Foster) et percussions (James Mtume Foreman). Miles ne joue plus qu’avec la pédale wha-wha. On atteint ici, au Japon en février 1975, à la quintessence du style électrique davisien. Quelques mois plus tard, le trompettiste sera obligé d’arrêter toute activité pour raisons de santé. Il disparaît alors de toute scène pour presque six ans.

Le second retour : les années 1980

Pochette de l'album We Want Miles, Columbia, 1982,
© DR

La rumeur de résurrection avait maintes fois circulé. Elle devient réalité en 1981 avec un album (The Man with the Horn) et son retour sur scène, d’abord quasi clandestinement dans un club de Boston, puis en grandes pompes à l’Avery Fischer Hall à New York le 5 juillet 1981.

Ecoutez... The Man with the Horn (05/80) : « The Man with the Horn ».

Miles, encore convalescent, se teste avec les amis de son neveu Vincent Wilburn Jr, qui pratiquent une pop de ce début des années 1980.

Ecoutez...
We Want Miles (26/06/81) : « My Man’s  Gone Now ».

Mais le vrai retour est avec un groupe flambant neuf dans lequel, autour de son complice Al Foster à la batterie, il réunit de nouveau de jeunes loups, Bill Evans au saxophone, Mike Stern à la guitare, Marcus Miller à la basse et Mino Cinelu aux percussions. Pas encore tout à fait rassuré sur ses capacités retrouvées, Miles décide de rôder son nouveau groupe pendant quatre jours dans un club de Boston, le Kix. Le résultat dépasse ses espérances : il va de nouveau pouvoir parcourir le monde. Dans cette reprise du « My Man’s Gone Now » de Gershwin, déjà enregistré vingt-trois ans plus tôt avec Gil Evans, on perçoit toute la sensualité, le plaisir des musiciens, de Miles, du public…

Ecoutez... Decoy (07/07/83) : « What It Is ». 

Miles a légèrement modifié son groupe de scène : John Scofield est maintenant à la guitare (et il apporte des compositions) et Darryl Jones à la basse (que les Rolling Stones embaucheront plus tard).

Ecoutez... You’re Under Arrest (26/01/84) : « Time after Time ».

Enregistré en 1984 et 1985, le dernier album pour Columbia. Ici, un tube de Cindy Lauper que Miles jouera et rejouera sur scène.

Autour du monde

Pochette de l'album Tutu, 1986
© Irving Penn

Al Foster finit par se fatiguer de devoir toujours plus simplifier son jeu et, la mort dans l’âme, quitte Miles. Celui-ci se tourne de nouveau vers les jeunes. Son neveu Vincent Wilburn Jr prend la batterie, Robert Irving inonde la musique de ses synthétiseurs, plus tard rejoint pas Adam Holzman. John Scofield sera remplacé en 1986, d’abord par Robben Ford, puis par Foley McCreary. La musique regarde de plus en plus vers la pop. Mettant un terme à un bail de trente ans avec Columbia, Miles passe chez Warner. Il ne cesse d’enchaîner les tournées mais passe moins de temps en studio.

Ecoutez...   Tutu (11/02/86) : « Tutu ».

Album entièrement réalisé par Marcus Miller (qui joue de la plupart des instruments), dédié à l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix 1984, qui lutte pour la fin de l’apartheid en Afrique du Sud.

Ecoutez... Shirley Horn (13/08/90)  : « You Won’t Forget Me ».

En fin de carrière, Miles accepte des invitations ponctuelles : l’album Aura pour le trompettiste Palle Mikkelborg, des musiques de film – Siesta, Dingo dans lequel il est aussi acteur – chanteurs ou groupes pop (Scritti Politti, Toto, Prince, Cameo, Paolo Rustichelli). Ici, il accompagne son amie Shirley Horn.

Ecoutez... Doo Bop  (07/91) : « The Doo Bop Song ».

Miles invité par le rapper Easy Mo Bee qui chante sa gloire. Album posthume.